Michel Serres met en perspective les évolutions majeures de ces derniers siècles et notamment celle la plus marquante : la transition vers le monde numérique. 

La jeune génération a été bercée par le monde du numérique et cette consommation à outrance a profondément modifié nos rapports au monde.  
L’éducation, le langage, les institutions, les relations interculturelles: tous ces piliers d’une société moderne se réinventent et doivent évoluer sous le spectre du digital. 

Michel Serres, un homme de lettres 

“Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà” 

Ouvrage plutôt optimiste, Michel Serres fait état de la véritable dépendance aux écrans et implore les autres générations de tenter de comprendre et décrypter ces nouveaux usages. 

L’intuition, l’évidence première pour cette génération passe par l’usage du téléphone au moindre questionnement. Vecteur de communication, de savoir, de culture, nos téléphones sont devenus le prolongement de notre main… 

Un manifeste inspiré de la culture collective 

Michel Serres porte un regard d’horizon sur l’ensemble des changements sociétaux engendrés par les nouvelles technologies. Sa réflexion est fondée sur les usages et les différentes mœurs culturelles. 

Cet ouvrage a été baptisé “Petit Poucette” en raison de la capacité de cette génération à envoyer des SMS avec son pouce.  
Il fait également écho à deux contes : La Petite Poucette de Hans Christian Andersen ainsi qu’au Petit Poucet de Charles Perrault. 

Ceux-ci sont dotés d’une signification profonde dans le cadre du manifeste.  
Michel Serres fait largement référence au conte de la Petite Poucette car il évoque une jeune fille minuscule confrontée à des obstacles bien plus grands qu’elle. Sûrement une métaphore de la mutation numérique et du chantier colossal face à une société qui accuse un large retard. 
D’autre part, Le Petit Poucet a été emprunté notamment pour son titre car Michel Serres qualifie les jeunes générations ainsi, en raison de leur faculté à taper des messages à l’aide de leur pouce à une vitesse record. 

Aussi, Michel Serres positionne La Petite Poucette comme membre générique de la société: un étudiant, un employé, un voyageur, un sénior, un consommateur… 

Néanmoins, La Petite Poucette, forte de son expérience digitale et de l’accès au savoir, peut être assimilée à un journaliste, un directeur, un maître. Michel Serres émet ici une critique sur le statut ambivalent “d’expert” attribué à des anonymes en ligne qui sont en mesure de vivre la gloire, parfois fondée sur une duperie. 

Cette vision m’a rappelée une affaire scandaleuse parue en 2017.  

Le restaurant de Londres le mieux noté sur le site TripAdvisor était en fait un faux. C’est un journaliste, Oobah Butler, qui avait mis au point la supercherie et qui au fil des mois a réussi à atteindre la première place du classement. Il s’agissait d’un établissement factice qui fut rapidement poussé sous les projecteurs. Tant le restaurant était “côté” à Londres, il bénéficiait de faux avis – alors que personne n’y a jamais mis les pieds.  
Les consommateurs prétendaient avoir des réservations dans ce restaurant pour assurer auprès de leur communauté leur statut si privilégié. 
J’y vois ici la limite du digital qui laisse planer le doute quant aux identités des internautes. 

Ma vision du manifeste 

Pour moi, cet ouvrage reste un grand classique qui traite de l’impact du digital sur notre société moderne.  
La plume de Michel Serres est particulièrement précise et plutôt imagée ce qui rend la lecture fluide. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un livre à lire dans les transports ou dans un cadre entravant la concentration ! 

Bien que certaines références soient aujourd’hui obsolètes car les usages ont changé, il me semble que ce livre pourra parcourir les années et trouver un écho dans chacune des prochaines générations. 

Aussi, je trouve l’effort de décryptage et de compréhension de la part de Michel Serres presque touchant, lui-même écrivain octogénaire dont la naissance n’a pas été bercée par les écrans. 

Pour clôturer cette fiche de lecture, je vous laisse découvrir ma citation préférée de la Petite Poucette de Michel Serres.