L’IA peut composer une chanson. Mais peut-elle vraiment créer ?

par | Juil 15, 2026 | Actualité, Robots & IA, Tech & Innovation | 0 commentaire

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L'IA peut composer une chanson. Mais peut-elle vraiment créer ?

Je suis autrice-compositrice. J'ai écrit des chansons à 3h du matin après une rupture, des textes qui venaient de nulle part et qui ont tout dit. J'ai passé des heures à chercher le bon accord, la bonne syllabe, la bonne respiration dans une mélodie. Et depuis quelques années, je travaille aussi sur une thèse qui pose une question qui me dérange profondément : dans quelle mesure l'essor de l'IA générative dans la création musicale remet-il en question la place et la valeur du créateur humain ?
Autrement dit : est-ce que ce que je fais peut être remplacé ?

Ce que l'IA fait (très bien)

Soyons honnêtes. Les outils comme Suno, Udio ou MusicLM de Google sont impressionnants. En quelques secondes, à partir d'un simple prompt textuel, ils génèrent des morceaux complets — mélodie, arrangement, voix, paroles. Certains sont bluffants de cohérence stylistique. J'ai testé. J'ai même retrouvé des esthétiques proches de ce que je produis moi-même.
L'IA générative excelle dans ce qu'on pourrait appeler la recombinaison statistique : elle a ingéré des millions de morceaux, identifié des patterns récurrents : structures harmoniques, progressions rythmiques, tournures mélodiques : et elle les recombine avec une fluidité déconcertante. Elle peut imiter Brel, sonner comme Daft Punk, écrire dans le style de Barbara. Elle est rapide, infatigable, et ne demande pas de royalties.
Et c'est précisément là que commence mon problème.

Ce que l'IA ne fait pas

L'IA ne crée pas à partir du vide. Elle crée à partir de ce qu'on lui a donné : c'est-à-dire, en grande partie, ce que des artistes humains ont produit, souvent sans consentement, sans rémunération, sans même être informés que leurs œuvres servaient de données d'entraînement. C'est un enjeu juridique et éthique central que j'explore dans ma thèse, et que Jérémy Chapron évoquait aussi dans l'interview que j'ai réalisée pour ce blog : il faut trouver un modèle de rémunération équitable, comme on l'a fait à l'époque pour les musiciens absents des plateaux TV via la SACEM.
Mais au-delà du juridique, il y a une question plus profonde : l'IA a-t-elle une intention ?
Quand j'écris une chanson, je pars de quelque chose; une douleur, une joie, une contradiction que je n'arrive pas à résoudre autrement qu'en musique. La chanson est une réponse à quelque chose de vécu. Elle porte une nécessité. Ce n'est pas la même chose que de générer du contenu musical cohérent à partir de patterns statistiques.
Le philosophe Nelson Goodman distinguait les œuvres d'art "autographiques" : uniques, liées à leur processus de création — des œuvres "allographiques", reproductibles à l'identique. La musique générée par IA est par nature allographique : elle n'a pas d'original, pas de geste fondateur, pas de moment où quelqu'un a décidé que ça, c'était juste.

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L'argument qui me dérange le plus

On me dit souvent : "Mais toi aussi tu t'inspires d'autres artistes. Tu écoutes de la musique, tu absorbes des influences, tu les recombines à ta façon. En quoi es-tu différente d'un algorithme ?"
C'est l'argument le plus honnête, et je le prends au sérieux.
La différence, pour moi, tient en un mot : l'expérience. Je ne recombine pas des données. Je recombine du vécu. Mes influences musicales sont indissociables des contextes dans lesquels je les ai entendues, des émotions qu'elles ont traversées avec moi, des questions qu'elles ont soulevées. Quand je m'inspire de Sylvie Vartan, ce n'est pas parce que son style a une haute fréquence dans mon dataset d'entraînement — c'est parce qu'elle incarne quelque chose que je cherche à être, une élégance, une liberté de ton, une façon d'occuper l'espace.
L'IA n'a pas de corps. Pas de peur de monter sur scène. Pas de doute à 3h du matin. Pas d'ego à surmonter pour trouver sa voix. Et c'est précisément cette vulnérabilité qui, selon moi, est au cœur de ce qu'on appelle la créativité artistique.

Alors, que faire ?

Ma position n'est pas le rejet. Comme Jérémy Chapron me le disait lors de notre échange, "on ne peut plus fermer les yeux, sinon on se fera dépasser". Et il a raison. L'IA générative est là, elle va rester, et les artistes qui sauront l'utiliser intelligemment — comme outil d'exploration, de maquettage rapide, de test d'idées — auront une longueur d'avance sur ceux qui la subissent passivement ou qui la rejettent par principe.
Mais utiliser l'IA comme outil, ce n'est pas la même chose que lui déléguer la création. La différence est fondamentale. Un peintre qui utilise un appareil photo pour documenter ses références ne devient pas photographe. Un compositeur qui utilise Suno pour tester si une progression d'accords fonctionne ne devient pas inutile — il devient plus efficace.
Ce que l'IA ne peut pas faire, c'est décider pourquoi cette chanson doit exister. Cette décision-là — intime, engagée, parfois douloureuse — reste humaine. Et c'est cette décision qui fait la différence entre du contenu et de l'art.

Ce que ma thèse tente de répondre

Ce que ma thèse tente de répondre
Ma problématique de recherche est la suivante : "Dans quelle mesure l'IA générative remet-elle en question la place et la valeur du créateur humain dans l'industrie musicale ?"
Ce que je commence à voir, au fil de mes recherches, c'est que le vrai glissement n'est pas technique : il est économique et symbolique. L'IA ne remplace pas la créativité humaine dans son essence. Elle remplace la demande de créativité humaine dans certains segments du marché : la musique de fond, les jingles publicitaires, les génériques, les playlists d'ambiance. Des marchés où la valeur n'a jamais vraiment été dans l'intention artistique, mais dans la fonctionnalité.
Le danger, c'est que cette logique de remplacement par le bas finisse par contaminer l'ensemble de l'industrie : que la saturation de contenus IA fasse baisser la valeur perçue de toute musique, y compris celle qui porte une vraie intention humaine. C'est ce qu'on appelle l'inflation de l'offre : quand tout devient disponible à coût quasi nul, ce qui avait de la valeur en perd mécaniquement.
Et c'est pour ça que la question n'est pas seulement artistique. Elle est culturelle, économique, et politique.