IA et musique : « On ne peut plus refuser, sinon on se fera dépasser » — rencontre avec le producteur Jérémy Chapron
IA et musique : « On ne peut plus refuser, sinon on se fera dépasser » — rencontre avec le producteur Jérémy Chapron
Pour cet article, j’ai voulu sortir du blog et aller chercher la parole d’un professionnel qui vit l’industrie musicale de l’intérieur, loin des discours théoriques sur l’IA générative qu’on lit partout en ce moment. J’ai donc interviewé Jérémy Chapron, producteur et compositeur, pour comprendre comment l’intelligence artificielle s’invite concrètement dans les home-studios et dans les bureaux des maisons d’édition.
Qui est Jérémy Chapron ?
Révélé au grand public lors de la Star Academy, Jérémy Chapron a très vite quitté la lumière des projecteurs pour travailler dans l’ombre, aux côtés d’autres artistes. Compositeur, réalisateur et directeur artistique, il a notamment participé au succès du groupe Kids United en tant que compositeur et coréalisateur de leurs albums, avant de collaborer avec des artistes comme Garou, Tina Arena, Patrick Fiori ou Carla.
En 2021, il cofonde Les Productions du Balcon, sa propre société de production de spectacles et label musical, aux côtés de Laurent Carré. Une structure qui lui permet aujourd’hui de produire, composer et accompagner de nouveaux artistes, tout en gardant un œil — critique — sur les bouleversements technologiques qui traversent son métier.
C’est cette double casquette, artiste de terrain et chef d’entreprise, qui rendait son regard sur l’IA particulièrement intéressant à recueillir. Voici notre échange, retranscrit fidèlement.
L’interview
Ça fait longtemps que tu es dans le métier. Quel changement as-tu observé dans l’industrie musicale depuis tes débuts, notamment côté création ?
« De plus en plus, qu’il faut aller de plus en plus vite, de moins en moins cher. Puisque globalement les salaires ont baissé, donc il faut que tout le monde trouve son compte. On a eu tendance à essayer de produire de plus en plus vite, et malheureusement avec de moins en moins de musiciens. Des outils se sont développés, comme Splice avant, où les gens pouvaient programmer vraiment instrument par instrument. Maintenant, il y a beaucoup plus de gens qui vont juste programmer une ou deux pistes et mettre beaucoup de boucles de batterie derrière. En gros, on a tendance à complexifier moins la musique, c’est de plus en plus accessible aux gens. Les gens utilisent des Splice kits et ont tendance à mettre des boucles partout. »
II) Le droit d’auteur dépassé par la technologie
As-tu déjà utilisé ou testé des outils d’intelligence artificielle générative dans ton travail de composition ou de production ?
« De composition, non. Chacun a sa limite, c’est la limite que je me fixe. Moi, mine de rien, je suis tout jeune là-dedans. J’ai commencé à m’y intéresser il y a six, sept jours. Je me suis amusé, lors d’une session, juste pour voir sur des maquettes, pour gagner du temps. Et je me suis rendu compte de l’impact de Suno — pour ne pas le citer. C’est assez extraordinaire dans l’aide à la production pour aller plus vite, ne serait-ce que pour produire des maquettes. On lui envoie une petite maquette qu’on a faite en une demi-heure, et on va tout de suite se rendre compte si le titre est efficace et s’il faut le pousser. Maintenant, s’il est utilisé juste en disant ‘fais-moi une chanson qui marche’, pour moi ça n’a pas de sens. Mais en même temps, juste en ayant travaillé une journée avec, on peut trouver ça éthiquement discutable, on peut ne pas aimer, mais il s’avère qu’on ne pourra pas aller contre ça. À nous de faire en sorte d’être meilleurs que ceux qui n’avaient pas nos compétences avant. À nous de faire en sorte que notre plus-value existe toujours. Et pour ça, il faut utiliser les mêmes outils que tout le monde. »
Donc pour toi, c’est un véritable outil dans la création ?
« Pas dans la création. Dans la prod, oui. »
Dans la prod, mais pas dans la création, parce que ça te fait aller plus vite, en fait ?
« Oui. En gros, tu es capable de te rendre compte [si un titre fonctionne]. Avant, pour te rendre compte que ton titre était bien, il fallait passer 2, 3, 4 heures sur une prod, en séminaire, à te dire ‘OK, une fois que j’aurai fait ça et ça, ça va être bien’. Déjà, c’est des efforts de projection — est-ce que tu es capable de te projeter, est-ce que tu es toujours la tête fraîche pour ça ? Alors que là, tu fais ta maquette, tu mets des éléments percussifs qui sont à peu près caractéristiques du style que tu veux faire, et tu lui dis ‘je veux faire un truc dans ce style-là’. Là où à l’époque ça pouvait te prendre 6, 7, 8 heures pour te rendre compte que ton titre est bien ou que tu es dans la bonne direction, là tu vas t’en rendre compte en une demi-heure. Ce qui ne veut pas dire que ça t’empêche de travailler derrière, mais ça va peut-être t’empêcher de pousser des titres qui ne sont pas bons ou qui ne vont pas dans l’univers. Ça va te faire gagner du temps, et ça va te rendre meilleur, normalement. »
Vu qu’en plus tu es éditeur, comment l’intelligence artificielle pourrait-elle bouleverser les questions de droit d’auteur ?
« On est en train de se battre sur une loi qui a été un peu vidée de son sens, sur laquelle il y a eu 110 amendements. Ils veulent encore la repousser, parce que ce sont de gros enjeux financiers. Comme on l’a trouvé à l’époque, quand on a cessé d’utiliser des musiciens pour tout — sur les plateaux radio, les télés, il y a très peu de musique jouée en live aujourd’hui. Les artistes ne peuvent pas venir avec leurs musiciens parce que ça coûte trop cher. Donc on a trouvé un moyen de rémunérer les musiciens via la SACEM, même quand ils ne jouaient pas. Il faut trouver la même chose pour l’IA, puisque l’IA s’inspire, pour faire ce qu’elle fait, de ce qu’on nous nourrit. C’est ce sur quoi l’association travaille : il faut trouver un moyen pour que ces sociétés participent à la hauteur, pour équilibrer humainement. Si ça fait travailler 30% de gens en moins, il faut que 30% de leur chiffre d’affaires parte là-dedans. Il faut qu’on trouve un moyen d’équilibrer ces outils qui se nourrissent de nos œuvres. Il faut que ça revienne quelque part à la SACEM. »
Pour clôturer : si tu devais donner un conseil à un jeune artiste sur la manière d’aborder l’intelligence artificielle dans sa pratique, quel serait-il ?
« C’est compliqué en termes d’éthique, parce que moi j’ai vraiment craché dessus pendant longtemps, sans connaître. Et puis je m’y suis mis, en voyant tout ce que ça pouvait m’apporter, même en termes d’excitation artistique. Ça fait 15, 20 ans que je fais de la prod, j’avais fait un peu le tour de ce qui m’avait fait kiffer, et là, cette capacité à pouvoir partir dans un milliard de directions, j’ai retrouvé une excitation. Ce qui n’amène pas forcément de la facilité, parce que derrière il faut retravailler, reproduire. Mais c’est drôle de pouvoir très rapidement amener tes titres à droite, à gauche. La musique doit être faite par des gens. Mais il faut aussi… c’est un peu comme les gens qui disent qu’ils ne veulent plus faire d’enfants : si tous les gens qui ont un peu de conscience arrêtent, on va laisser le monde aux gens sans morale. Pour l’IA, c’est pareil. Si on se dit ‘nous, on ne touche pas à l’IA’, on finira par se faire dépasser par des gens qui n’auront rien à faire de la musique et qui ne feront que des prompts. À nous de prendre cet outil en main pour ramener ce qu’on sait faire de plus, de mieux. Et de devenir meilleurs que des gens qui n’ont pas de compétences particulières en musique, pour qui la musique devient juste accessible. À nous d’apporter de la plus-value. On ne peut pas refuser. Aujourd’hui, de ce que j’ai vu, on ne peut plus fermer les yeux, sinon on se fera dépasser. »
Ce que je retiens de cet échange
Ce qui m’a marquée dans cet entretien, c’est l’absence totale de posture. Ni rejet dogmatique, ni adoption béate : Jérémy Chapron assume avoir changé d’avis en quelques jours d’expérimentation seulement, ce qui en dit long sur la rapidité avec laquelle ces outils redéfinissent les pratiques du secteur.
Le distinguo qu’il opère entre aide à la production et création artistique me semble être l’un des points d’analyse les plus utiles du moment pour comprendre où l’IA générative apporte réellement de la valeur dans la musique, et où elle ne fait, pour l’instant, que déplacer le problème. Son argument est limpide : l’IA fait gagner un temps de projection considérable — passer de plusieurs heures à trente minutes pour juger si un titre fonctionne — sans pour autant se substituer au travail de fond, à la sensibilité artistique, à la plus-value humaine.
Quant à la question du droit d’auteur, son parallèle avec la disparition des musiciens en plateau TV et la compensation via la SACEM est particulièrement éclairant. Il confirme ce que beaucoup de professionnels du secteur pointent aujourd’hui : la technologie va plus vite que le cadre juridique censé la réguler, et c’est aux instances professionnelles de pousser pour que les entreprises d’IA générative participent financièrement, à la hauteur de ce qu’elles utilisent.
Enfin, sa conclusion résonne au-delà de la musique : refuser un outil par principe, c’est risquer de laisser le terrain à ceux qui n’ont ni les compétences ni l’éthique pour l’utiliser intelligemment. Une idée qui rejoint largement les enjeux que j’aborde dans mon mémoire sur l’IA générative et l’industrie musicale.
Note méthodologique, ici
Sources :
1) Interview de Jeremy Chapron