Zebra : raconter l'Afrique

I. Genèse de Zebra : cinq ans de structuration par le storytelling

Un parcours entre création artistique et entrepreneuriat

Étudiant et artiste freelance à ses débuts, Ejob Nathanael a identifié dès 2016 un manque structurel dans l’offre culturelle locale : très peu de bandes dessinées racontent les réalités, mythes et histoires africaines, alors même que le continent dispose d’un patrimoine narratif exceptionnel, porté notamment par la tradition orale et les contes.

La gen Z : un tourisme 2.0

Pour valider cette intuition, il mène en 2017 une enquête de terrain auprès d’environ 1 000 personnes – majoritairement des adolescents et jeunes adultes déjà lecteurs de BD.

Plus de 70 % déclarent vouloir lire des histoires ancrées dans les cultures africaines, avec un intérêt encore plus marqué du côté des parents. La demande est là, mais l’offre structurée fait défaut.

Des débuts dans l’édition papier aux limites du modèle traditionnel

Zebra (anciennement Zebra Comics) débute par l’édition papier, avec un premier fanzine de 500 exemplaires destiné à tester le marché, puis la publication locale de trois albums (deux tomes chacun). Très vite, un constat s’impose : produire ne suffit pas. En l’absence de librairies spécialisées et de réseaux de distribution adaptés, l’éditeur doit assumer à la fois les rôles de producteur, diffuseur et distributeur.

Les ventes physiques restent insuffisantes pour assurer la viabilité du projet. Il devient nécessaire de repenser le modèle, non seulement créatif, mais aussi technologique.

Le virage progressif vers le numérique

Dès 2018, Zebra développe une première application mobile afin de réduire les coûts d’impression. Les résultats restent limités, mais riches en enseignements : environ 1 000 téléchargements et 300 copies vendues en ligne. Une seconde version, plus aboutie, confirme le potentiel mais révèle un autre frein majeur : le manque de contenu.

La participation au Lagos Comic Con permet alors de nouer des liens avec des artistes et associations nigérians, augmentant le catalogue sans pour autant atteindre la masse critique nécessaire à la rentabilité.

Crowdfunding et structuration du projet

Face aux difficultés de financement, Zebra teste le crowdfunding via Kickstarter pour la BD africaine francophone. Malgré l’inaccessibilité de la plateforme dans de nombreux pays africains, une mobilisation via LinkedIn permet d’atteindre l’objectif à 24 heures de la clôture. Quatre campagnes seront menées au total, générant les fonds nécessaires pour développer l’application actuelle, lancée en 2021.

Cette même année marque un tournant personnel : Ejob Nathanael quitte son emploi salarié, accueille un investisseur et signe un partenariat avec une société de développement logiciel. L’équipe s’étoffe progressivement pour atteindre aujourd’hui près de 40 collaborateurs. Pourtant, la rentabilité reste fragile.

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L’adoption stratégique du format webtoon

La découverte du modèle coréen du webtoon agit comme un révélateur. Ce format présente plusieurs avantages décisifs pour le marché africain : coûts de production réduits, cadence de publication plus rapide et meilleure adaptation aux usages mobiles.

Malgré certaines réticences internes, la décision est prise de basculer entièrement vers le webtoon. Les titres existants sont retravaillés dans ce format, marquant un repositionnement clair de Zebra.

II. L’industrie du webtoon en Afrique : un écosystème émergent

Un secteur encore en structuration

L’industrie du webtoon en Afrique reste à un stade émergent, mais connaît une dynamique croissante. La création et la consommation se concentrent aujourd’hui dans plusieurs pôles clés : Cameroun, Nigeria, Côte d’Ivoire, RDC, Sénégal, Kenya et Afrique du Sud, avec une forte traction dans les pays francophones.

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Obstacles et opportunités

Les principaux freins tiennent à l’accès à internet, aux équipements, aux moyens de paiement et à la monétisation des œuvres. À l’inverse, la jeunesse de la population, l’adoption massive du mobile et l’appétence pour les formats courts et narratifs constituent des opportunités structurantes. La visibilité repose encore largement sur les réseaux sociaux, les communautés de fans, les partenariats médias et les plateformes spécialisées comme Zebra.

III. Modèle économique : concilier accessibilité et rémunération des créateurs

Un modèle hybride

Zebra repose sur un modèle combinant abonnements et microtransactions via des “coins”, utilisés pour débloquer des chapitres. Ce système constitue aujourd’hui la principale source de revenus.

La répartition est pensée pour favoriser les créateurs : 50 % des revenus générés par les coins ou la publicité leur sont reversés directement.

Intégration des créateurs tiers

Pour les auteurs publiant via la plateforme, 20 % des revenus d’abonnement sont mutualisés. Lorsqu’un créateur atteint 5 000 lecteurs, il accède à une part proportionnelle de cette enveloppe. Dans les pays où le mobile money n’est pas encore disponible, la publicité devient le principal levier de monétisation.

Ce modèle vise à s’adapter aux réalités économiques locales tout en expérimentant des alternatives viables à long terme.

IV. Enjeux culturels : préserver les récits africains à l’ère globale

Un format naturellement adapté aux cultures africaines

Le webtoon, par sa narration séquentielle, visuelle et mobile, s’inscrit naturellement dans la continuité des traditions orales africaines. Les œuvres diffusées sur Zebra mobilisent références mythologiques, historiques et contemporaines, tout en restant accessibles à un public élargi.

Le risque d’uniformisation culturelle

L’arrivée massive de contenus asiatiques, notamment coréens et chinois, soulève toutefois une inquiétude : celle d’un soft power dominant qui pourrait marginaliser les récits locaux. D’où l’importance stratégique de produire suffisamment de contenus africains pour préserver une diversité narrative et culturelle.

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V. Perspectives et ouverture internationale

Un potentiel d’exportation confirmé

Certaines productions, comme Breachers, ont servi de test pour les marchés occidentaux, générant plus de 100 000 vues en 48 heures et attirant des abonnés aux États-Unis. La demande pour des récits africains est réelle, notamment dans les communautés afro-américaines.

Zebra intègre désormais dès l’amont la question de l’exportation, en adaptant ses œuvres pour une compréhension universelle sans renoncer à leur identité culturelle.

Vers une professionnalisation durable des artistes

À moyen et long terme, le webtoon apparaît comme une voie crédible de professionnalisation pour les artistes africains, à condition de structurer l’écosystème : modèles de financement participatif intégrés, mini-studios locaux, partenariats institutionnels et industriels (notamment avec des acteurs comme Orange), et outils marketing dédiés.

Innovation, IA et nouveaux formats

Zebra expérimente également l’usage de l’intelligence artificielle comme outil d’optimisation – traduction, édition, concept art, animation partielle – tout en maintenant la création humaine au cœur du processus. L’objectif n’est pas de remplacer les artistes, mais d’augmenter leur capacité de production dans un contexte de forte demande.

En conclusion, pour Ejob Nathanael, le webtoon n’est pas une simple alternative au papier, mais un levier stratégique pour la diffusion des cultures africaines à grande échelle. En combinant technologie, création et modèles économiques adaptés, Zebra entend contribuer à la structuration durable d’une industrie encore jeune, mais porteuse d’un fort potentiel culturel et économique.

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