Visionary Day 2026 : ce que les experts pensent vraiment de l’IA

Auteur : Timothée LE JUEZ | Date : 02 février 2026

Le 29 janvier 2026, la 9ème édition du Visionary Day réunissait étudiants et professionnels du MBA DMB de l’EFAP pour une journée de conférences consacrée à l’intelligence artificielle. Entre études de marché, témoignages de terrain et débats prospectifs, les intervenants ont livré des analyses parfois contre-intuitives sur l’impact réel de l’IA dans nos métiers et nos vies.

IA et productivité : l’illusion des gains immédiats

La journée s’ouvre sur une étude terrain présentée par Étienne Lecœur, co-fondateur des enthousIAstes. Le constat est net : 60% des entreprises mesurent désormais le ROI de leurs projets IA, contre 30% l’an passé. L’horizon à trois ans ? Vingt pour cent des tâches automatisées dans les métiers observés. Un constat qui rejoint l’analyse sur l’IA et les métiers du marketing, réalisée par les étudiants du MBA DMB en 2025.

Mais Cornelia Findeisen, cheffe du département RH à la DINUM, tempère l’enthousiasme. La fonction RH, ultra-régulée par un Code du travail de 4000 pages, avance prudemment. Son conseil aux futurs diplômés : viser la virtuosité de l’IA, pas simplement sa maîtrise. « Ceux qui feront la différence, ce sont les virtuoses. »

IA et environnement : le coût caché de nos requêtes

Florent Levavasseur, directeur du pôle Climat & Intelligence territoriale chez UTOPIES et fondateur du MBA Spécialisé Communication RSE à l’EFAP, pose les chiffres qui dérangent. Une requête IA générative consomme dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google. Le secteur IA mondial consomme autant d’eau que l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni réunis. En Bretagne, 300 000 personnes ne peuvent déjà plus boire l’eau du robinet. Des enjeux détaillés dans cette analyse approfondie du vrai coût environnemental de l’IA, publiée par Bon Pote en 2025.

Pour aller plus loin sur ce sujet, Florent Levavasseur a partagé sa vision dans une interview réalisée lors du World Forum où il explique que « la compétence de communication, créativité et l’esprit critique font partie des grandes compétences qui vont permettre de faire face à la montée en puissance des machines et de l’IA ».

Ces problématiques environnementales rappellent l’importance des datacenters comme défi de l’ère numérique, un article publié sur le blog du MBA DMB, ainsi que l’infographie sur les chiffres clés et l’impact environnemental des data centers, réalisée par un étudiant du MBA DMB en 2024.

Claire Zanuso, Head of Emerging Tech Lab à l’Agence Française de Développement, apporte une lueur : des solutions sobres existent. Bibliothèques sans frontières a développé une IA de formation médicale qui pré-génère toutes les réponses possibles, permettant un usage hors ligne avec 92% de fiabilité. Une technologie pensée pour l’Afrique, mais applicable aux déserts médicaux français.

IA et emploi : Schumpeter n’explique pas tout

Gilles Babinet, fondateur et président de CaféIA, décortique le « frottement schumpétérien ». Depuis 2000, 41 sociétés sont sorties du CAC 40, désintermédiées par l’innovation. Normal, dit Schumpeter : des métiers meurent, d’autres naissent.

Mais les gains de productivité actuels de l’IA ? « Ils ne sont pas mesurables », affirme Babinet. Quand Accenture annonce 16 000 licenciements « à cause de l’IA » sur 850 000 salariés, c’est « l’épaisseur du trait », un prétexte commode. Une étude de 2025 n’a trouvé aucun licenciement réellement justifié par l’avènement de l’IA.

Une vision que Gilles Babinet développe régulièrement sur LinkedIn, notamment dans ce post sur la destruction créatrice :


Le vrai indicateur d’accélération ? Chez OpenAI et Anthropic, le code est désormais écrit par des machines. Si cette cyclicité s’amplifie, le paradigme change. Mais nous n’y sommes pas encore.

Sur ce sujet des gains de productivité, Gilles Babinet apporte un éclairage complémentaire :


IA et médecine : promesses et garde-fous

Le CES 2026 de Las Vegas, présenté par Olivier Laborde, directeur innovation et transformation chez BPCE Assurances, révèle l’explosion de la catégorie « longévité ». La balance connectée Withings Body Scan 2 détecte désormais les signes précurseurs du prédiabète et de l’hypertension grâce à l’analyse de plus de 60 biomarqueurs.

Mais Gilles Babinet alerte : OpenAI vient de lancer une application santé au mépris des réglementations existantes. Les médecins s’inquiètent de l’automédication avec des modèles « pas finis ». Une préoccupation qu’il évoque également dans son analyse de l’IA dans les services publics :


IA et création : la leçon d’une BD collaborative

Flavien Chervet, prospectiviste analyste de l’IA, et Nathalie Dupuy, ambassadrice IA chez Osez l’IA, présentent HELO, bande dessinée créée avec l’IA. Leur processus révèle les limites actuelles de la technologie, un sujet que l’équipe pédagogique du MBA DMB avait déjà exploré dans leur analyse sur l’IA générative qui force le marketing à se réinventer, écrite par Elodie Turpinat en Janvier 2026.

Pour les images : chaque personnage est généré individuellement par Midjourney, puis assemblé et retouché manuellement. Impossible de générer une planche complète cohérente. Pour les textes : Claude a produit un premier jet de tous les dialogues. « La première fois, j’ai fait waouh », raconte Chervet. Mais au final ? « Il ne reste rien » du texte IA dans la version publiée.

Plus troublant : les biais révélés. Leur personnage du Colonel, une militaire, s’est progressivement sexualisé au fil des générations. Lèvres pulpeuses, faux cils, maquillage. Des « attracteurs » cachés dans l’espace des images possibles, que les auteurs ont dû combattre par la retouche.

La conclusion de Chervet : « L’IA commoditise 100% des technicités. » Jouer parfaitement du piano, dessiner avec virtuosité, modéliser en 3D : tout cela devient trivial. Ce qui reste ? L’intention. L’histoire qu’on veut raconter. L’univers qu’on construit.

IA et humanité : le détour par Lascaux

Gilles Babinet élargit la perspective. Si des modèles exponentiels apparaissent, les machines seront meilleures que nous dans tous les domaines. « On devient inutiles. » La tentation de l’hybridation (puces Neuralink, substitution biologique) mène à la déshumanisation. Une réflexion qu’il approfondit dans son ouvrage Green IA, dont une étudiante du MBA DMB a proposé une fiche de lecture détaillée, publiée en mars 2024.

Sa référence ? La grotte de Lascaux. « Nous ne comprenons plus cet univers, nous ne savons pas pourquoi cette grotte est faite. » L’humanité s’est tellement éloignée de sa dimension symbolique qu’elle ne peut plus comprendre ses propres ancêtres.

Nous avons passé 97% de notre existence d’Homo sapiens dans un monde symbolique : petits groupes, déplacement constant, connexion profonde avec la nature. L’ère technique ? Quelques minutes sur une journée de 230 000 ans.

Le conseil de Babinet : remettre la technologie à sa place. « Qu’elle résolve les problèmes logiques qui nous ennuient, pour qu’on puisse retrouver cette dimension symbolique. »

Ce qu’il faut retenir

Les intervenants du Visionary Day 2026 convergent sur plusieurs points :

Sur la réalité actuelle : les gains de productivité de l’IA ne sont pas encore mesurables à l’échelle macro. Les licenciements « à cause de l’IA » relèvent souvent du prétexte. Le frottement schumpétérien reste incrémental.

Sur les limites techniques : les LLM actuels posent des problèmes d’alignement que les architectures alternatives (modèles de monde) pourraient résoudre. Gilles Babinet prédit que 2026 pourrait être l’année de la remise en question des transformeurs.

Sur les métiers créatifs : l’IA commoditise les technicités, pas les intentions. La différenciation future se jouera sur la capacité à formuler des visions et orchestrer les technologies au service d’un récit cohérent.

Sur notre responsabilité : 70% des étudiants présents pensent que l’IA créera de nouveaux problèmes. Claire Zanuso y voit un signe de maturité : « Ils ne sont pas complètement fascinés et gardent ce recul critique pour la forger d’une meilleure manière. »

Lien de la note déontologique sur l’utilisation de l’IA