Deepfakes non consentis : quand l’intelligence artificielle devient une arme contre les victimes

Entretien avec Véronique Béchu, Directrice de l’Observatoire contre les violences numériques

L’intelligence artificielle transforme profondément nos usages numériques. Elle permet aujourd’hui de créer des images, des vidéos ou des contenus en quelques secondes. Mais cette technologie, lorsqu’elle est détournée, peut également devenir un outil de violence.

Les deepfakes non consentis, notamment à caractère sexuel, représentent aujourd’hui une nouvelle forme d’atteinte à l’intimité et à la dignité des personnes. Derrière des images artificielles se cachent pourtant des victimes bien réelles, confrontées au harcèlement, à l’humiliation et parfois à un profond isolement.

Pour comprendre les enjeux liés à ce phénomène, j’ai rencontré Véronique Béchu, juriste, conférencière, autrice et Directrice de l’Observatoire contre les violences numériques faites aux mineurs au sein de l’association e-Enfance / 3018.

Une experte engagée dans la protection des victimes numériques

Avant de devenir une référence dans la lutte contre les violences numériques, Véronique Béchu construit un parcours marqué par la défense des personnes vulnérables.

Formée à la Faculté de droit d’Aix-Marseille, puis à l’University of Limerick, à l’University of Minnesota et à l’Université Bourgogne Europe, elle développe une approche internationale des enjeux liés aux droits humains et à la protection des individus.

Elle débute sa carrière au Ministère de l’Intérieur, avant de rejoindre plusieurs missions consacrées à la lutte contre les violences faites aux enfants et aux femmes. Son engagement l’amène notamment à devenir membre indépendante de la CIIVISE, où elle participe aux travaux portant sur les violences sexuelles faites aux enfants.

Aujourd’hui, elle dirige l’Observatoire contre les violences numériques faites aux mineurs de e-Enfance / 3018, une structure qui accompagne les jeunes victimes de cyberharcèlement, de sextorsion, de revenge porn ou encore de deepfakes.

Interview de Véronique Béchu

« Les deepfakes ne sont pas seulement un problème technologique, ils sont avant tout une violence faite aux personnes »

Aujourd’hui, les deepfakes sont de plus en plus accessibles. Comment expliquez-vous cette évolution ?

L’intelligence artificielle générative a considérablement facilité la création de contenus falsifiés. Il y a encore quelques années, produire une image ou une vidéo réaliste nécessitait des compétences techniques importantes. Désormais, certaines plateformes rendent ces outils accessibles au plus grand nombre.

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Cette démocratisation pose une question essentielle : comment encadrer une technologie qui évolue beaucoup plus rapidement que nos capacités de prévention et de régulation ?

Le problème n’est pas l’intelligence artificielle en elle-même, mais l’usage qui en est fait. Lorsqu’elle permet de fabriquer des contenus sexuels sans consentement, elle devient un outil de violence.

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Les femmes semblent être particulièrement ciblées par ces pratiques. Pourquoi ?

Les deepfakes à caractère sexuel touchent effectivement majoritairement les femmes et les jeunes filles.

Une photographie publiée sur un réseau social peut être détournée et transformée en contenu intime fictif sans aucune autorisation. Même si l’image est fausse, les conséquences psychologiques et sociales sont bien réelles.

Les victimes peuvent ressentir de la honte, de l’anxiété, une perte de confiance ou encore un sentiment d’impuissance face à la diffusion du contenu. Ce phénomène s’inscrit dans une continuité des violences déjà existantes en ligne, comme le cyberharcèlement ou la diffusion non consentie d’images intimes.

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Le cadre juridique permet-il aujourd’hui de protéger suffisamment les victimes ?

Le droit évolue progressivement pour répondre à ces nouvelles formes de violence, mais il existe encore un décalage important entre la rapidité des innovations technologiques et celle des réponses juridiques.

L’un des principaux défis reste la vitesse de propagation des contenus. Une image peut être diffusée auprès de milliers de personnes en quelques minutes. Il est donc essentiel d’améliorer les mécanismes de signalement, de renforcer la responsabilité des plateformes et de faciliter l’accompagnement des victimes.

La réponse doit être collective : elle implique les institutions, les entreprises technologiques, les plateformes et les utilisateurs.

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Quel rôle doivent jouer les plateformes numériques ?

Les plateformes ont une responsabilité majeure puisqu’elles sont souvent le lieu où ces contenus apparaissent et se diffusent.

Elles doivent développer des outils efficaces de détection, faciliter les procédures de retrait et mieux accompagner les personnes victimes. Mais la technologie seule ne suffira pas. Il faut également développer une véritable culture numérique, où chacun comprend les conséquences de ses actions en ligne.

L’intelligence artificielle : un enjeu majeur pour les professionnels du digital

Cette rencontre soulève également une question essentielle pour les futurs professionnels du marketing et de la communication.

L’intelligence artificielle représente une opportunité considérable pour créer de nouveaux contenus et développer des expériences innovantes. Cependant, son utilisation doit être accompagnée d’une réflexion éthique.

Les communicants doivent aujourd’hui se questionner sur plusieurs enjeux :

  • Le respect du droit à l’image
  • Le consentement des personnes représentées
  • La transparence sur les contenus générés par IA
  • La responsabilité dans la diffusion des informations

Ce que je retiens de cette rencontre

Cet échange avec Véronique Béchu m’a permis de comprendre que les deepfakes représentent bien plus qu’un défi technologique.

Ils interrogent notre rapport à l’image, à l’identité numérique et à la responsabilité collective. En tant qu’étudiante en marketing digital, cette rencontre m’a fait prendre conscience que les professionnels de la communication auront un rôle important à jouer dans l’encadrement des usages de l’intelligence artificielle.

L’innovation ne peut pas être pensée uniquement sous l’angle de la performance ou de la créativité. Elle doit également intégrer des valeurs essentielles : le respect, la transparence et l’éthique.

Le principal enseignement de cet entretien est finalement le suivant :

Derrière chaque contenu généré par une intelligence artificielle, il existe un impact humain réel. Le numérique de demain devra donc être aussi responsable qu’innovant.