Du migrant connecté aux intelligences artificielles : un nouvel outil d'accès aux droits pour les personnes migrantes ?

Par Serena R. — Juriste de formation, je travaille à la croisée des migrations, des droits humains et du numérique

Imaginez que vous arriviez demain dans un pays dont vous ne maîtrisez ni la langue, ni les démarches administratives, ni les institutions. Vous devez trouver un logement, comprendre comment accéder aux soins, chercher un emploi et savoir quels sont vos droits. Vous ne connaissez personne. Votre premier réflexe serait probablement de sortir votre téléphone.

Pour des millions de personnes migrantes à travers le monde, le smartphone est devenu un outil aussi indispensable que le passeport. Comme l’écrivait déjà la sociologue Dana Diminescu, migration et technologies numériques sont désormais étroitement liées.

Mais vingt ans après l’apparition du concept de migrant connecté, une nouvelle question émerge : sommes-nous en train d’entrer dans une phase où l’accès aux droits passe de plus en plus par des intermédiaires algorithmiques ?

Cette idée a marqué durablement les études migratoires. En 2023, lors de la réouverture du Musée national de l’histoire de l’immigration, la figure du migrant connecté a même intégré l’exposition permanente du musée, témoignant de l’importance prise par le numérique dans les parcours migratoires contemporains.

Mais vingt ans après l’apparition du concept de migrant connecté, une nouvelle question émerge : sommes-nous en train d’entrer dans une phase où l’accès aux droits passe de plus en plus par des intermédiaires algorithmiques ?

Frise montrant l'évolution des outils numériques dans les parcours migratoires

Du forum internet à ChatGPT

L’évolution est frappante.

En 2005, le migrant demandait conseil à un ami.
En 2015, il rejoignait un groupe Facebook ou une conversation WhatsApp.
En 2025, il peut poser sa question directement à ChatGPT.

Comment demander l’asile ? Quels documents dois-je fournir pour mon titre de séjour ? Comment comprendre cette décision administrative ? Comment préparer mon rendez-vous en préfecture ?

Ces questions étaient autrefois adressées à des proches, à des membres de la diaspora ou à des associations. Elles sont désormais parfois posées à une intelligence artificielle.


Au cours de mes expériences auprès de demandeurs d’asile, j’ai souvent été frappée par une réalité simple : les personnes arrivaient rarement sans information. Avant même leur premier rendez-vous avec une association ou une administration, elles avaient déjà consulté des groupes Facebook, échangé sur WhatsApp ou sollicité des proches ayant traversé les mêmes démarches. L’accès aux droits passait déjà largement par des intermédiaires numériques.

L’émergence de l’intelligence artificielle s’inscrit donc dans une continuité plutôt que dans une rupture. La question n’est pas tant de savoir si les personnes migrantes utilisent des outils numériques pour s’informer, mais comment la nature de ces intermédiaires est en train d’évoluer.

Cette évolution est fascinante car elle soulève immédiatement de nouvelles interrogations : l’information est-elle fiable ? Est-elle accessible à tous ? Permet-elle réellement de réduire les inégalités d’accès à l’information ? Ou risque-t-elle au contraire de créer de nouvelles formes de vulnérabilité ?

L’IA : Outil de contrôle ou d’émancipation ?

Lorsqu’on parle d’intelligence artificielle et de migration, les exemples qui viennent généralement à l’esprit concernent le contrôle : reconnaissance biométrique, surveillance des frontières, détection des fraudes, analyse automatisée des risques. L’IA est massivement associée à la sécurisation des politiques migratoires.

Pourtant, une autre perspective mérite d’être posée : comment ces technologies pourraient-elles être mises au service des personnes migrantes elles-mêmes ?

Cette réflexion n’est plus seulement théorique. Dans son document stratégique sur l’intelligence artificielle, le HCR (UNHCR) identifie explicitement l’amélioration de la protection et de la fourniture de services comme l’un des principaux domaines d’application de ces outils.

L’idée : utiliser l’IA non pas uniquement pour gérer les migrations, mais pour faciliter l’accès aux droits.

Concrètement, cela peut prendre plusieurs formes. La traduction, d’abord : un demandeur d’asile peut obtenir des explications instantanées dans sa langue maternelle. La vulgarisation, ensuite : les procédures administratives sont complexes même pour les ressortissants du pays concerné ; l’IA peut reformuler une information juridique dans un langage plus accessible. La disponibilité permanente, enfin : contrairement à une permanence associative, une IA répond à trois heures du matin, le week-end, sans liste d’attente.

Dans cette perspective, l’IA pourrait contribuer à une forme d’autonomisation des personnes migrantes : non pas en remplaçant les acteurs de terrain, mais en leur donnant un premier niveau d’autonomie informationnelle avant même d’accéder à un accompagnement humain.

 

Question d'un migrant à ChatGPT sur la demande d'asile en France

Les limites réelles d'une assistance algorithmique

Mais l’IA n’est pas un travailleur social. Elle n’est pas un juriste. Elle n’est pas une association.

Les systèmes d’IA générative peuvent produire des erreurs, fournir des informations inexactes ou ignorer des éléments essentiels d’une situation individuelle.

Au-delà de la fiabilité se pose la question de la relation humaine. Dans les associations d’accompagnement, l’information n’est qu’une partie du travail réalisé. L’écoute, la confiance, le soutien émotionnel et la médiation avec les institutions jouent un rôle essentiel.

Il faut aussi nommer les risques d’exclusion : l’IA suppose un accès à un appareil, une connexion, une certaine littératie numérique. Elle peut reproduire des biais présents dans ses données d’entraînement et créer une fausse impression de sécurité juridique.

Vers une IA au service de l'accès au droits ?

Pendant vingt ans, les chercheurs ont étudié le migrant connecté. Demain, ils devront peut-être s’intéresser à la place occupée par les intelligences artificielles dans les parcours migratoires. Car la question n’est plus seulement celle de l’accès à Internet ou aux réseaux sociaux. Elle est aussi celle du rôle que joueront ces nouveaux intermédiaires dans l’accès à l’information, aux droits et à l’accompagnement.

L’enjeu n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans les parcours migratoires, mais quel rôle nous souhaitons lui faire jouer. Employée comme outil d’information, de traduction ou d’orientation, elle peut constituer un levier d’autonomisation des personnes migrantes. Encore faut-il qu’elle soit conçue avec les personnes concernées, en complément des acteurs de terrain et dans un cadre garantissant la fiabilité (en savoir plus dans cette interview sur notre blog) de l’information ainsi que le respect des droits fondamentaux.

Note méthodologique

L’intelligence artificielle a été utilisée lors de la production de cet article. J’ai détaillé son utilisation dans cette note méthodologique.