L’IA réduit-elle vraiment notre effort cognitif… ou révèle-t-elle notre rapport au travail ? 

L'IA réduit-elle vraiment notre effort cognitif… ou révèle-t-elle surtout notre rapport au travail ?

Dans son article « IA, effort cognitif : apprenons-nous encore vraiment ? », l’auteur, Gabriel Coquelle s’interroge sur une problématique actuel : l’intelligence artificielle est-elle en train de réduire notre effort cognitif ? Selon Gabriel, le recours de plus en plus fréquent à des outils comme ChatGPT peut progressivement affaiblir notre capacité à réfléchir, à apprendre et à développer notre esprit critique.

Je partage en grande partie cette analyse. Il est évident que si nous laissons systématiquement l’IA réfléchir à notre place, nous risquons de perdre certaines compétences essentielles. Cependant, je pense que cette réflexion peut être complétée par un autre angle : et si le véritable problème n’était pas seulement l’IA, mais notre rapport actuel au travail, aux études et au temps ?

Une société qui veut aller toujours plus vite

Aujourd’hui, tout va très vite. Nous vivons dans une société où tout est pensé pour gagner du temps. Les livraisons sont plus rapides, les contenus sur les réseaux sociaux sont plus courts, les réponses sont instantanées. Cette logique de rapidité s’est installée dans tous les aspects de notre quotidien, y compris dans notre manière de travailler et d’étudier.

Les individus cherchent constamment à aller plus vite, y compris dans les tâches qui leur sont demandées à l’école ou au travail. Non pas parce qu’ils refusent de faire des efforts, mais parce qu’ils souhaitent terminer ces tâches le plus rapidement possible afin de pouvoir enfin consacrer du temps à ce qui compte réellement pour eux.

Finalement, beaucoup considèrent les devoirs ou certaines missions professionnelles comme du temps consacré aux objectifs de quelqu’un d’autre : ceux de l’école ou de l’entreprise plutôt que pour eux. Plus vite ces tâches sont terminées, plus vite ils peuvent retrouver leurs propres occupations, leurs proches ou leurs loisirs.

Et peut-on réellement leur reprocher cette façon de penser lorsque le travail ou les études occupent déjà la plus grande partie de leurs journées ?

Le vrai problème : le manque de temps pour soi

À mes yeux, c’est ici que se situe une partie du problème. Aujourd’hui, pour beaucoup de personnes, le travail et les études sont davantage vécus comme une contrainte plutôt qu’une source d’épanouissement. Nous passons en moyenne sept ou huit heures par jour au travail ou en cours, auxquelles s’ajoutent parfois entre cinquante minutes et une heure trente de transport quotidien. Au final, nous passons souvent davantage de temps avec nos collègues ou nos camarades qu’avec notre famille ou nos amis.

Lorsque nous rentrons enfin chez nous, il reste peu de temps pour profiter réellement de notre vie personnelle. Entre les tâches ménagères, les obligations du quotidien, les devoirs ou le travail à terminer, les heures défilent rapidement. Beaucoup ont alors le sentiment de vivre selon le schéma bien connu du « métro-boulot-dodo », avec l’impression que le travail finit par occuper une place disproportionnée dans leur existence.

La gen Z : un tourisme 2.0

À cela s’ajoute la fatigue. Après une longue journée, il est parfois difficile de trouver encore l’énergie nécessaire pour rédiger un devoir, préparer un exposé ou terminer un dossier professionnel. Cette fatigue finit par avoir un impact sur notre humeur, notre qualité de vie et même notre productivité.

C’est pourquoi de nombreuses personnes cherchent aujourd’hui à mieux protéger leur vie personnelle. Elles ne veulent plus que le travail continue d’empiéter sur leur quotidien une fois rentrées chez elles.

Pourquoi l’IA devient une solution attractive ?

C’est précisément dans ce contexte que l’intelligence artificielle prend toute son importance.

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Lorsque nous rentrons chez nous après une journée de cours ou de travail, nous avons souvent envie de couper. Rentrer chez soi représente, pour beaucoup, le début de la vie privée : un moment pour retrouver sa famille, voir ses amis, pratiquer un loisir ou simplement se reposer.

Pourtant, cette frontière est devenue floue. Les devoirs, les dossiers ou les mails prolongent parfois la journée bien au-delà des horaires officiels. Dans cette situation, utiliser ChatGPT pour structurer un devoir, reformuler un texte ou gagner du temps sur certaines tâches devient presque un outil de protection de son temps personnel. Ce n’est pas nécessairement parce que nous refusons de réfléchir. C’est souvent parce que nous avons le sentiment d’avoir déjà consacré suffisamment d’heures à travailler.

Une fois notre journée terminée, nous souhaitons retrouver notre propre vie, et non continuer à consacrer notre soirée aux objectifs de notre école ou de notre entreprise. L’IA devient alors un outil permettant de raccourcir cette continuité entre vie professionnelle et vie personnelle.

L’IA : un impact sur notre manière de penser

Cela ne signifie évidemment pas que son utilisation est sans conséquence. Sur ce point, je rejoins l’auteur de l’article. En utilisant systématiquement une intelligence artificielle pour produire nos idées, rédiger nos textes ou résoudre nos problèmes, nous sollicitons moins nos capacités cognitives. Notre manière de réfléchir évolue. Notre patience diminue. Notre capacité à structurer une pensée complexe ou à rédiger par nous-mêmes peut progressivement s’affaiblir. De ce fait, l’‘IA ne remplace pas seulement certaines tâches : elle transforme aussi notre manière d’apprendre.

C’est pourquoi il est essentiel d’apprendre à utiliser ces outils intelligemment, comme des assistants capables d’accompagner notre réflexion, et non de la remplacer entièrement.

Et si nous repensions plutôt notre façon de travailler ?

 

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À mon sens, le débat ne devrait donc pas uniquement porter sur les risques de l’intelligence artificielle en blâmant systématiquement les nouveaux outils numériques, mais nous devrions également nous demander pourquoi autant d’étudiants et de salariés ressentent aujourd’hui le besoin de gagner du temps à tout prix. Peut-être car nos modes de travail et nos méthodes d’enseignement mériteraient d’être repensés.

Comment donner davantage envie de s’investir dans ses études ou son travail ? Comment éviter que les devoirs ou certaines missions ne soient vécus comme une simple contrainte ? Comment mieux respecter la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle ?

Si les individus avaient davantage de temps pour eux, des journées mieux organisées et une meilleure qualité de vie, ils ressentiraient peut-être moins le besoin d’automatiser chaque tâche.

L’objectif ne serait alors plus de finir le plus vite possible, mais de mieux apprendre et de mieux travailler.

Une question qui dépasse l’intelligence artificielle

Finalement, je rejoins l’auteur sur un point essentiel : l’esprit critique restera toujours indispensable, même à l’ère de l’intelligence artificielle. Mais je pense également que la popularité et l’accessibilité de ces outils révèle quelque chose de plus profond. Si autant de personnes cherchent aujourd’hui à déléguer une partie de leur travail à l’IA, ce n’est pas uniquement parce qu’elles refusent l’effort intellectuel.

C’est aussi parce qu’elles cherchent à retrouver du temps pour vivre, du temps pour soi.

L’intelligence artificielle est finalement le miroir d’une société où le temps est devenu une ressource rare. Plutôt que de considérer uniquement l’IA comme une menace pour nos capacités cognitives, elle devrait peut-être nous pousser à réfléchir à une question plus large : comment construire un monde du travail et de l’éducation qui donne envie de s’investir, tout en laissant une véritable place à la vie personnelle ?

Car apprendre à bien utiliser l’IA reste essentiel. Mais repenser notre rapport au travail et au temps l’est peut-être tout autant.