Sur le blog MBADMB, une excellente fiche de lecture sur Le Monde sans fin nous rappelait récemment les leçons chocs de la bande dessinée de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain.1 Devenue une véritable référence, cette œuvre décortique avec brio la dépendance absolue de nos sociétés modernes aux énergies fossiles. Son constat est sans appel : notre confort repose sur une armée d’« esclaves énergétiques » invisibles, et l’idée d’une croissance infinie dans un monde aux ressources limitées est une pure illusion.
Mais depuis la parution de l’ouvrage fin 2021, une nouvelle révolution technologique a complètement bouleversé notre écosystème : l’intelligence artificielle générative. En tant que futurs acteurs de la transformation digitale, il est urgent de faire une suite à ce classique. Car si le digital transforme nos métiers, il se heurte aujourd’hui violemment aux mêmes limites physiques que celles décrites dans le livre.

L’illusion de l’immatériel dénoncée par les auteurs
Pour bien comprendre l’impact de l’IA, il faut revenir à ce que disaient déjà Jancovici et Blain sur le numérique. Dans Le Monde sans fin, ils dénoncent avec force cette « illusion numérique » en rappelant une réalité brutale : « 40 % de l’électricité mondiale provient du charbon. Utiliser Internet, c’est utiliser du charbon… ». 3
L’infrastructure d’internet ne flotte pas par magie dans les nuages. Elle repose sur des équipements bien réels : des milliards de terminaux, des millions de kilomètres de câbles et d’immenses centres de données. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, cette matérialité souvent oubliée est en train d’exploser.
L’IA : un nouveau gouffre énergétique et hydrique
L’intelligence artificielle générative se distingue par son appétit insatiable. Pour fonctionner et s’entraîner, elle s’appuie sur des fermes de serveurs surpuissants qui tournent en continu. Résultat : une simple requête textuelle sur une IA consomme environ dix fois plus d’électricité qu’une recherche classique sur un moteur de recherche.5 Et générer une seule image par IA peut consommer autant d’énergie que la recharge à 50 % d’un smartphone.6
L’énergie n’est d’ailleurs pas le seul problème. Le refroidissement de ces gigantesques data centers nécessite des quantités faramineuses d’eau douce pour éviter la surchauffe des serveurs. Une étude récente met en lumière cette empreinte invisible, estimant que la consommation en eau liée à l’IA d’ici 2025 équivaut à la totalité de l’eau en bouteille consommée mondialement en une seule année.7

Transformation digitale : le piège de l’effet rebond
Dans le domaine de la transformation digitale, l’IA est souvent vue comme un outil miracle d’optimisation et de productivité. On crée du texte, des lignes de code et des visuels instantanément et à moindre coût. Mais cette facilité engendre un redoutable « effet rebond ».8
Au lieu de réduire notre consommation globale de ressources grâce à une meilleure efficacité, cette baisse des coûts nous pousse au contraire à produire toujours plus. On inonde les réseaux de contenus automatisés, on sature l’attention des utilisateurs et on surcharge mécaniquement les serveurs. Cette surproduction généralisée annule en un instant les gains d’efficacité énergétique espérés et alourdit considérablement la facture carbone du digital.
Implémenter la sobriété numérique au quotidien
Face à ce mur physique, l’inaction n’est plus une option. Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais d’adopter une véritable stratégie de sobriété numérique dans nos projets de transformation digitale.9 Voici quelques pistes d’action concrètes :
- Promouvoir l’IA frugale : Il faut appliquer un principe de discernement. Jean-Marc Jancovici s’est d’ailleurs récemment prononcé sur le sujet, appelant à développer ce qu’il nomme une « IA frugale ».11 Plutôt que d’utiliser des grands modèles de langage immenses et très polluants pour tout et n’importe quoi, il recommande de privilégier des algorithmes très spécialisés, ciblés sur une application donnée, et donc beaucoup moins énergivores.
- Éco-concevoir les services : Revenir à des pratiques plus saines en allégeant le code des sites web, en limitant le poids des médias et en évitant les fonctionnalités superflues qui épuisent la batterie des utilisateurs et sollicitent les serveurs pour rien.
- Faire durer les équipements : C’est le point le plus crucial. Environ 50 % de l’impact carbone du numérique provient de la seule phase de fabrication de nos terminaux (ordinateurs, smartphones).10 Concevoir des services digitaux accessibles sur des appareils anciens permet de prolonger leur durée de vie et de limiter la pollution liée à l’extraction des métaux.
Accepter nos limites pour mieux innover
En fin de compte, la révolution de l’intelligence artificielle vient valider de façon spectaculaire le postulat de Le monde sans fin. Le monde numérique est une industrie lourde, profondément matérielle et dépendante des ressources de la planète.
Pour les professionnels du digital, le défi est immense. L’innovation de demain ne consistera plus à créer la technologie la plus gourmande en énergie, mais bien à concevoir les solutions les plus efficientes et ciblées possibles. La survie d’un écosystème numérique sain passera par la mise en œuvre d’une sobriété rigoureuse. Loin d’être une régression, c’est sans doute la forme la plus aboutie et la plus intelligente de l’innovation.
Sources des citations
- IA : Le Nouveau Confident et Coach Bien-Être de la Gen Z et Alpha ?Marketing digital et durabilité : la dualité fatale, consulté le février 19, 2026, https://blog.mbadmb.com/marketing-digital-et-durablite-la-dualite-fatale/
- Le Monde sans fin résumé : avis et analyse, consulté le février 19, 2026, https://blog.mbadmb.com/le-monde-sans-fin-analyse/
- « Monde sans fin » ou capitalisme sans fin ? Une lecture critique de la BD de Jancovici et Blain – Puy de Sciences – Université Clermont Auvergne, consulté le février 19, 2026, https://puydesciences.uca.fr/le-media/articles/monde-sans-fin-ou-capitalisme-sans-fin-une-lecture-critique-de-la-bd-de-jancovici-et-blain
- Quel est l’impact du numérique ? | Le site de la communication responsable, consulté le février 19, 2026, https://communication-responsable.ademe.fr/numerique-responsable/impact-numerique
- Statistiques ChatGPT 2026 : tous les chiffres clés à connaître pour améliorer votre GEO, consulté le février 19, 2026, https://www.incremys.com/ressources/blog/statistiques-chatgpt
- Sobriété numérique : quelles sont les bonnes pratiques à adopter ? – YouTube, consulté le février 19, 2026, https://www.youtube.com/watch?v=4_LfDPjjUMY
- AI’s hidden carbon and water footprint – Vrije Universiteit Amsterdam – VU, consulté le février 19, 2026, https://vu.nl/en/news/2025/ai-s-hidden-carbon-and-water-footprint
- IA, e-commerce et climat : le Baromètre 2025 tire la sonnette d’alarme, consulté le février 19, 2026, https://jai-un-pote-dans-la.com/ia-e-commerce-climat-barometre-2025/
- Réflexions : Enseigner la stratégie digitale et l’IA sous l’angle de la sobriété numérique, un enjeu pour la formation des étudiants – EGC Business School, consulté le février 19, 2026, https://egc-bs.fr/strategie-digitale-ia-sobriete-numerique-enjeu-pour-la-formation-des-etudiants/
- Actualisation des chiffres de l’impact du numérique en France, consulté le février 19, 2026, https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/actualites/actualisation-ademe-impact/
- Jean-Marc Jancovici – AI consumption: « the figures are not very pleasant to look at », consulté le février 19, 2026, https://www.youtube.com/watch?v=0Lgur-GVwYk