Équipements numériques, réseaux sociaux, cloud, IA : aujourd’hui, nous baignons dans le digital. Mais qu’en est-il de l’autre côté de l’écran ? Où partent nos données ? Toutes ces petites merveilles que nous utilisons au quotidien ont un impact sur l’environnement et la société. Retour sur les points saillant de cet ouvrage publié 2021 avec un regard de 2024 sur l’IA. 

Enseignant chercheur à La Rochelle Université depuis 15 ans, Vincent Courboulay est un ingénieur qui s’est spécialisé autour du numérique responsable. En 2018, il co-créé l’association Institut du Numérique Responsable (INR). L’objectif : permettre l’échange, la montée en compétences et le partage des valeurs du numérique responsable.

Durant le confinement de 2021, à la suite de la proposition des Editions Actes Sud, il écrit cet ouvrage à destination du grand public pour sensibiliser sur les impacts du numérique. Selon Vincent Courboulay, si son livre devait faire passer un seul message, ce serait : « Le numérique est notre avenir, économisons-le » (1). 

Pour introduire le numérique, l’auteur revient sur les origines de l’informatique. Il compare ainsi le numérique au dieu Janus des temps modernes. Ce dieu romain est associé au début de l’année, du mois et au lever du jour. C’est un dieu à double facette, car à la fois problème et solution, ce qui illustre bien les différents sujets émanant autour du numérique.

L’analyse du cycle de vie (AVC) pour mesurer l’impact des équipements numériques 

Selon GreenIT, en 2019, le numérique est responsable de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre en constante augmentation. Pour expliquer ce chiffre, l’auteur revient sur le cycle de vie des équipements numériques, de l’extraction des ressources à leur fin de vie. 

Avant la fabrication de nos équipements numériques, il y a l’extraction des ressources premières. Ainsi, l’ADEME ne compte pas moins de 70 matériaux nécessaires à la fabrication d’un smartphone, sans prendre en compte l’énergie de fabrication (pétrolière ou charbon) (2). Parmi les principaux types de matériaux, on trouve des matières plastiques, du verre, de la céramique et des métaux (zinc, cuivre, étain, or, argent, …).  

L’extraction et la purification de ces matières premières nécessitent beaucoup d’énergie et de produits chimiques pour raffiner les roches extraites. Déjà à cette étape, on ne compte plus les impacts sociaux et environnementaux dont la production des équipements numériques est responsable. Radioactivité des matières premières, pollution des cours d’eaux à proximité des usines de raffinage, travail réalisé par des esclaves de guerres, la liste est longue.  

Vient ensuite la fabrication de nos appareils, souvent délocalisée dans des pays où la main-d’œuvre pas chère et le non-respect des normes de sécurité vont de pair. Car si le design est réalisé dans les pays développés, la fabrication est l’étape considérée comme ayant peu de valeur ajoutée.  

Comme tout AVC, elle se termine par la fin de vie du produit. Avec l’obsolescence programmée et la course pour avoir les derniers équipements à la pointe, c’est environ 80% des 3DE (déchets d’équipement électrique et électronique, soumis à une directive européenne) qui sont envoyés illégalement dans les pays en développement. Les équipements sont brûlés à l’air libre pour récupérer les métaux précieux. La décharge d’Agbogbloshie au Ghana, n’est qu’une décharge parmi tant d’autres. Le nom du premier chapitre « De l’autre côté de l’écran : bienvenue en Hell Dorado », résume donc bien les dessous du monde du numérique. 

Le numérique, l’illusion de la dématérialisation 

Le numérique nous offre la possibilité de faire une multitude de tâches : envoyer un mail, visionner une vidéo, … Mais le numérique n’est pas « invisible ». Pourquoi ? Pour faire simple, un appareil numérique fonctionne avec de la technologie qui est possible grâce à une infrastructure support. On distingue ainsi trois tiers :  

  • Le terminal : l’appareil qui va recevoir les informations (ordinateur, smartphone, …)  
  • Le réseau : technologie qui transporte les données (fibre optique, ADSL, satellite, 5G, …) 
  • Le centre de données (ou data centers) : « boîte » qui permet de stocker ou de traiter l’information.  

Chacun de ces tiers est consommateur de quantité d’énergies et de ressources. Prenons l’exemple des centres de données. Stockés dans des bâtiments loin de la civilisation, ce sont des structures qui doivent fonctionner 24 h/24 et 7 jours/7. Mais ces infrastructures supportent mal la chaleur et doivent donc être refroidies. Avec l’essor du numérique, de l’échange des données et du cloud, fin 2020, Data Center Map recensait plus de 4 600 data centers. Au niveau mondial, un centre de données consommerait 650 térawatts-heure d’électricité, soit plus que la consommation électrique d’un pays comme l’Allemagne.  

D’autres produits du numérique, tels que la blockchain et les cryptomonnaies, ont de forts impacts environnementaux. L’ouvrage  » L’Enfer numérique  » de Guillaume Pitron se penche d’ailleurs plus en détail sur les conséquences « invisibles » du numérique. Ainsi, tout ce que nous faisons avec le digital a un impact, d’un simple like sur les réseaux sociaux au visionnage d’une vidéo stockée sur une plateforme de streaming.  

2024 : boom de l’IA et de la consommation électrique mondiale 

Dans le dernier chapitre “Entre rêve et r-ia-lité”, l’auteur se concentre sur l’impact environnemental croissant des modèles d’IA, qui nécessitent des quantités massives de données et de puissance de calcul. 

Depuis 2023, avec ChatGPT, l’utilisation de l’IA s’est généralisée dans notre quotidien, que cela soit au travail ou dans la vie personnelle. En 2024, on note d’ailleurs une augmentation massive du nombre d’IA, notamment MidJourney pour la génération d’image, mais aussi l’intégration de l’IA dans nos logiciels. Cette croissance engendre une demande énergétique massive. D’après le Shift Project, d’ici 2030, le numérique pourrait représenter 8% des émissions mondiales de CO₂.  

émissions CO2 des tâches IA selon le modèle

En effet, l’entraînement de modèles comme ChatGPT ou d’autres IA génératives consomme des quantités massives d’énergie. Ainsi, selon ce graphique tiré de l’article “IA générative : la consommation énergétique explose” d’Anne-Laure Ligozat et Alex De Vries, plus la tâche (3) est compliquée, plus elle consomme de l’énergie. Les tâches examinées dans l’étude et la quantité moyenne d’émissions de carbone qu’elles produisent (en g de 𝐶𝑂2𝑒𝑞) sont prises en compte pour 1 000 requêtes.  

L’IA est également à l’origine d’une augmentation des déchets électroniques. Une étude récente (4) prévoit que d’ici 2030, jusqu’à 5 milliards de tonnes de déchets électroniques pourraient être générés à cause de l’obsolescence rapide des puces et des cartes mères nécessaires aux centres de données alimentant l’IA. Ces composants contiennent des substances toxiques, comme le mercure et les PCB (cartes de circuits imprimés), qui posent des risques environnementaux graves si la gestion des déchets n’est pas améliorée. 

Pour une utilisation raisonnée de l’IA, Vincent Courboulay propose des solutions comme la conception d’IA moins énergivores, le recyclage des infrastructures technologiques et une sensibilisation accrue aux impacts cachés des outils IA. 

Le numérique de demain : plus sobre et inclusif 

L’auteur propose une approche systémique pour réduire l’empreinte écologique du numérique, reposant sur des principes comme : 

  • L’éco-conception des logiciels et des services numériques. 
  • L’allongement de la durée de vie des équipements. 
  • La promotion d’un usage raisonné et utile du numérique. 

Afin de réduire son impact numérique, il propose de s’inspirer de l’économie circulaire avec le principe des 5R : refuser, réduire, réparer, réutiliser et recycler. Il appelle aussi à une meilleure régulation des géants du numérique et à l’éducation des citoyens pour des pratiques plus éthiques et durables. 

Au-delà de l’impact environnemental du numérique, d’autres facettes négatives ont été abordées par l’auteur. Avec l’arrivée massive de l’IA, des questions se posent sur la vie privée et sur l’exploitation de nos données personnelles par les géants du numérique et les entreprises.   

Conclusion

En tant que professionnelle dans le monde du digital, l’utilisation du numérique et de l’IA est une nécessité dans l’exercice de mon métier. Cependant, à travers cet ouvrage, l’auteur a livré des pistes pour réduire notre impact numérique.  

Loin d’être contre le numérique, cet ouvrage nous questionne plutôt sur l’usage dont nous faisons et l’impact qu’il a sur notre quotidien et l’environnement. En 2024, avec l’IA implémentée sur nombreux de nos outils, il est primordial de repenser à notre utilisation. Quand on connait l’ampleur des études de prédiction de consommation d’énergie demandée par l’IA (dont l’IA générative), il paraît primordial de limiter les utilisations superflues et donc de tendre vers une utilisation raisonnée. Donc oui au numérique, mais au numérique responsable.   

Sources

(1) Citation tirée de l’entretien de Vincent Courbourlay par lhurault, 28 janvier 2021   

(2) “Les impacts du smartphone”, ADEME, 2019 

(3) ACM Conference on Fairness, Accountability, and Transparency (ACM FAccT ’24), June 3–6, 2024, Rio de Janeiro, Brazil

(4) Business AM. (2024), Déchets électroniques : une crise en croissance avec l’essor de l’IA

Le numérique responsable vous intéresse ?

Vous pouvez aussi consulter mon article sur la Fresque du Numérique.