Dans un précédent article, j’ai exploré les impacts écologiques du digital et la nécessité de repenser notre dépendance aux technologies numériques. Dans le cadre de ma formation MBA Digital Marketing & Business à l’EFAP, j’ai eu l’opportunité de participer à l’atelier de la Fresque du Numérique.
À travers cet article, je souhaite partager mon retour d’expérience et souligner l’importance d’agir face aux enjeux numériques. Il est crucial pour les entreprises de prendre en compte l’impact de leurs pratiques numériques, notamment à l’approche des nouvelles réglementations comme la CSRD et la RNE (Responsabilité Numérique des Entreprises). Sensibiliser, agir et transformer nos pratiques : tel est l’objectif que je vous propose d’explorer ensemble.
La Fresque du Numérique, un atelier de sensibilisation ludique et collaboratif
Qu’est-ce que la Fresque du Numérique ?
Inspirée de La Fresque du Climat, la Fresque du Numérique est un atelier collectif et ludique ayant pour but de sensibiliser aux enjeux environnementaux du numérique. Co-créé en 2019 par Aurélien Déragne et Yvain Mouneu, cette fresque est à destination du grand public mais elle peut aussi être animée en entreprise ou dans un cadre scolaire.
L’aspect collaboratif de cet atelier permet d’échanger, de développer l’intelligence collective et la synergie au sein d’un groupe. Et parce que sensibilisation rime avec action, la Fresque du Numérique vise également à apporter les grandes lignes des actions à mettre en place pour tendre vers un numérique plus durable.
Les données citées dans les cartes de cet atelier proviennent d’études et de rapports de plusieurs entités reconnus comme l’ADEME, GreenIT, France Stratégie, les Nations Unies et l’Analyse de Gartner.
Comment se déroule l’atelier de sensibilisation ?
Conçu pour durer pendant 3 heures, l’atelier se déroule selon les 4 étapes suivantes :
1️⃣Compréhension
2️⃣Créativité
3️⃣Restitution
4️⃣Action
Par groupe de 4 à 8 personnes, nous commençons l’atelier par la reconstitution de la fresque en identifiant les liens entre les 35 cartes du jeu. Au dos de chaque carte, il y a une explication à lire pour faire deviner le titre de la carte aux membres de l’équipe.
Il faut placer les cartes en partant de la conséquence pour remonter à la cause. Par exemple, c’est l’extraction et le raffinage qui est responsable de l’augmentation de la consommation de matières fossiles. Au cours de cet exercice, au fur et à mesure que différentes cartes sont introduites, l’ordre des cartes a souvent été réajusté.
Après avoir reconstitué la fresque, nous avons illustré la fresque en mettant l’accent sur les messages clés et les liens entre les cartes pour mieux nous approprier le contenu. Nous avons ainsi nommé notre fresque “ Les dessous sombres du numérique” pour montrer les effets négatifs du numérique.
En effet, si nous prenons l’exemple des matières premières, elles sont la source de conflits politiques et sont responsables de guerres de territoires, mais aussi d’esclavage.
La restitution est le moment où chaque équipe commente sa fresque, en expliquant le titre donné, les messages clés mis en valeur et les décorations qui ont été ajoutées.
L’animateur.rice fait également une restitution orale sur la Fresque du Numérique.
Pour conclure la fresque, nous avons pris connaissance des cartes Action et échangé entre membres de l’équipe pour retenir les actions les plus pertinentes en prenant en compte leur facilité d’adoption et leur niveau d’impact.
Enseignements tirés de la Fresque du Numérique
À travers cette fresque, j’ai pu acquérir une meilleure compréhension des causes et des conséquences des effets négatifs du numérique. Le secteur du numérique est bien plus complexe et responsable de nombreux impacts néfastes que l’on ne pense, et ce, de l’extraction des matières premières à la fin du cycle de vie des équipements.
La fabrication d’un ordinateur de 2kg nécessite 800 kg de matières premières.
Ainsi, on peut citer :
- La consommation de ressources naturelles : de nombreux composants, tels que les métaux rares, sont nécessaires à la fabrication de nos équipements numériques. Leurs extractions et leur raffinage sont des étapes particulièrement coûteuses en énergie et ne se déroulent pas toujours dans des conditions optimales.
- Les émissions de gaz à effet de serre : toutes les étapes du cycle de vie des équipements numériques (production, utilisation et fin de vie) émettent du gaz à effet de serre, ce qui contribue au changement climatique.
- La pollution des eaux et du sol : les rejets des usines de production, d’affinage et de recyclage rejettent de nombreuses substances nocives aux environs, qui vont s’infiltrer dans les sols et les eaux. Ces rejets contaminent la biodiversité et sont également nocifs pour la santé humaine.
La Fresque du Numérique est particulièrement efficace car elle invite les participants à repenser à l’impact numérique de leurs équipements. Quand on sait que les foyers français possèdent en moyenne 10,3 d’équipements (1), dont seulement 7,9 activement utilisés, il est important de limiter sa consommation d’appareils numériques et d’être conscient de leurs impacts. Dans notre quotidien, parmi les équipements les plus courants, on compte le smartphone, la télévision, l’ordinateur portable et la montre connectée. Et avec les récentes innovations comme les casques de réalité virtuelle, le nombre d’équipements ne fait qu’augmenter.
S’il y a des informations à retenir de cet atelier, ce seraient ces 7 points-clés :
- Contrairement à ce que l’on peut penser, le numérique n’a rien de dématérialisé, il est au contraire très matériel (data center, équipements numériques, câbles sous-marins pour la connectivité).
- Les terminaux utilisateurs (appareils récepteurs des informations) sont les équipements qui ont le plus d’impact environnemental.
- L’extraction d’énormes quantités de matériaux, dont les minerais sont nécessaires à la fabrication de ces équipements.
- Le recyclage est un processus complexe qui nécessite l’intervention de plusieurs parties prenantes (centres de recyclage, états, collectivités, entreprises et consommateurs). Le recyclage actuel n’est pas assez efficace en raison de la quantité massive des équipements et ne doit être sollicité qu’en dernier recours.
- Les ressources premières et les énergies fossiles sont limités et se raréfient, ce qui va impacter inévitablement l’approvisionnement pour la fabrication des équipements numériques.
- Les effets positifs du numérique sont surestimés pour la quantité d’équipement produit. En pratique, les quantités de matières premières pour la fabrication et l’électricité nécessaires à leur fonctionnement annulent les gains en efficacité technologique. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond.
- Un autre numérique est possible en limitant l’usage des appareils et en réduisant la dépendance aux technologies : c’est la sobriété numérique.
Pourquoi les entreprises doivent prendre en compte l’impact du numérique en 2025 ?
Le numérique, opportunités et limites environnementales
Le numérique est source de beaucoup d’innovation et nous facilite la vie au quotidien. Avec le numérique, de nombreuses industries ont pu digitaliser leurs services et de nouvelles industries ont pu émerger comme le commerce en ligne.
L’évolution des vitesses de réseau, de la 2G à l’implantation progressive de la 5G et bientôt de la 6G, nous permet d’échanger et d’accéder plus rapidement à du contenu partout dans le monde.
L’IA est également venue s’intégrer dans les modes de travail des entreprises et c’est parfois un des critères pour accéder à un poste. Utile pour automatiser des tâches récurrentes et de faible valeur ajoutée, il faut savoir qu’une requête ChatGPT demande 10 fois plus d’énergie qu’une recherche sur Google (2).
Comme vu plus haut dans cet article, le numérique est loin d’être un secteur dématérialisé. Au contraire, il est responsable de nombreux impacts négatifs qui ne font qu’accélérer le changement climatique. La fabrication étant l’une des étapes les plus polluantes avec le recyclage.
Réglementations à venir : la mesure d’impact numérique pour les entreprises
L’année 2024 a été une année riche en événements concernant l’environnement, de la COP 16 Biodiversité à Cali (Colombie) à la COP 29 à Bakou (Azerbaïdjan). Mais 2024 a aussi été l’année où le reporting extra-financier de la directive européenne CSRD a été effectif pour les grandes entreprises, avec un premier reporting pour janvier 2025.
Concrètement, les grandes entreprises côtés et les institutions financières doivent intégrer dans un rapport des informations concernant leur stratégie de durabilité. Ces informations ont pour but de décrire les impacts de l’organisation sur l’environnement et la société et comment les enjeux de durabilité (environnementaux, sociaux et de gouvernance) l’affecte (3).
L’objectif de cette directive est de rendre les organisations plus résilientes face aux changements climatiques. Si cette directive ne concerne actuellement que les grandes entreprises, elle va progressivement concerner les entreprises de plus petites tailles, avec des dates de reporting progressives dans les années à venir.
La RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) est également un sujet qu’abordent de plus en plus les entreprises, et si l’on suit le sens de la CSRD, la responsabilité du numérique en entreprise (RNE) devra prochainement être traitée dans les prochains reporting.
Avec le développement de l’IA, la France souhaite d’ailleurs se positionner comme acteur principal d’une IA plus frugale et responsable, comme l’a annoncé en novembre dernier la secrétaire d’État, Clara Chappaz (4). C’est par ailleurs un sujet qui sera abordé lors du Sommet Mondial de l’intelligence artificielle à Paris les 10 et 11 février prochain.
Face à ces réglementations, les entreprises devront donc se préparer en amont sous peine de sanction financière. Certaines industries comme les entreprises du numérique seront particulièrement concernées et devront répondre à des exigences plus sévères.
Les responsables marketing et RSE devront donc anticiper ces évolutions, mettre en place des actions efficaces et communiquer sur ces engagements, pour permettre aux entreprises de se démarquer de leurs concurrents et dans un souci de transparence.
Comment la Fresque du Numérique influence ma vision de la communication ?
En tant que Chargée de communication, je suis consciente que mon métier est responsable d’émissions de gaz à effet de serre, de la production de contenu à l’utilisation de l’IA générative. La communication peut et doit s’adapter aux réglementations environnementales. La communication responsable et limiter son impact numérique sont deux démarches à avoir en tête pour les professionnels du secteur.
La fresque propose d’ailleurs des actions concrètes que chacun peut mettre en pratique pour réduire son empreinte numérique, aussi bien au niveau personnel que professionnel. Par exemple, nous pouvons :
- Limiter l’achat de matériel, en prolongeant la durée de vie des appareils existants et en privilégiant les produits reconditionnés ou d’occasion.
- Réparer plutôt que remplacer pour limiter les déchets électroniques, dont les technologies de recyclage ne sont pas encore matures pour garantir une réutilisation optimale des composants.
- Adopter une utilisation raisonnée des appareils, en réduisant la qualité des vidéos visionnées et en optant pour des connexions filaires plutôt que sans fil (l’utilisation du Wifi étant moins gourmande en énergie que la 4G et la 5G).
- Favoriser la sobriété numérique, en limitant l’usage des appareils et en réduisant la dépendance aux technologies.
Ces recommandations sont des pistes pour réduire notre impact écologique du numérique et ne sont pas exhaustives. D’après une étude réalisée par l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques e) et de l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) en 2024 (5), le tri de la boîte de la boîte mail est l’action la plus réalisée par les Français pour limiter leur impact environnemental. Cependant, d’après ce graphique ci-contre tiré du même référentiel, ce n’est pas l’action la plus utile. Il est plus efficace d’acheter des équipements reconditionnés, de limiter leur nombre et d’accroître leur durée de vie.
Comment aller plus loin dans sa démarche de numérique responsable ?
Les outils pour évaluer son impact numérique
Avant de mettre en place des actions pour limiter son impact numérique, il faut commencer par analyser ses usages pour se concentrer sur les actions qui vont pouvoir limiter efficacement son impact.
Que l’on soit un particulier ou une entreprise, il existe des moyens pour simuler son empreinte carbone tels que l’atelier 2tonnes ou Nos Gestes Climat. Ces plateformes permettent non seulement d’avoir un premier aperçu des émissions de gaz à effet de serre par thème (alimentation, numérique, transport…) mais aussi d’avoir des actions personnalisées à réaliser en fonction de son score.
En entreprise, on peut aussi évaluer le score environnemental de son site web via EcoIndex. Il suffit d’entrer l’URL du site à tester et un score (sur une échelle allant de A à G selon les normes européennes) sera fourni en prenant en compte sa performance et son empreinte environnementale.
Les formations et initiatives complémentaires sur le numérique responsable
Il existe aujourd’hui de nombreuses ressources gratuites sur Internet. Il est possible de prolonger sa réflexion initiée par la Fresque du Numérique avec des ressources comme des MOOC, des webinaires ou des ouvrages (“Vers un numérique responsable, repensons notre dépendance aux technologies digitales” de Vincent Courboulay).
Des personnalités dans le milieu du numérique responsable sont également présentes sur LinkedIn et partagent régulièrement leur avis et des ressources. On peut par exemple citer Ana Semodo et Jean-Marc Jancovici.
Conclusion
La Fresque du Numérique est un atelier qui permet de sensibiliser à l’impact du numérique sur l’environnement. C’est un format efficace, car il est collaboratif et adapté à différents types de publics (entreprise, grand public et scolaire). Au-delà de la sensibilisation, je pense que cet atelier est particulièrement utile pour les professionnels du marketing.
Le numérique responsable est un sujet qui est amené à évoluer, aussi bien au niveau des connaissances, mais aussi du côté des réglementations. Il sera de plus en plus à prendre en compte dans les stratégies des organisations, privées comme publiques.