L'intelligence artificielle transforme l'économie à une vitesse vertigineuse. Pourtant, derrière la course à l'innovation se cache un enjeu bien plus stratégique : la souveraineté des données. Historiquement, les géants technologiques étrangers dominent le cloud mondial. La France, elle, structure enfin son propre écosystème.

Au sommaire de cet entretien
01Pourquoi 800 M€ ont été investis dans des GPU français
02Ce que change un data center opéré physiquement à Grenoble
03La différence entre GPU as a Service et Studio IA
04IA locale ou cloud souverain : mon retour d'expérience

Le dernier sommet de l'IA a accéléré ce mouvement. En effet, le gouvernement veut combler le retard européen et attirer les investissements sur le sol français. Résultat : de nouveaux acteurs émergent sur le terrain de la puissance de calcul. C'est dans ce contexte que j'ai échangé avec Samuel, acteur clé du projet Oreus.

Oreus se positionne aujourd'hui comme un fournisseur de cloud souverain. Sa spécialité ? La location de puissance de calcul (GPU) et le déploiement d'infrastructures IA sécurisées en France. Voyons donc la genèse de ce projet, ses défis matériels et ses choix stratégiques.

IA souveraine en France : infrastructure de cloud GPU hébergée sur le territoire français
La souveraineté numérique commence par la maîtrise physique des infrastructures.

La genèse d'Oreus : 800 millions d'euros pour l'IA "made in France"

Le point de départ d'Oreus s'inscrit dans une dynamique nationale forte. Lors du dernier sommet de l'IA, le gouvernement a affiché une volonté claire : rattraper le retard technologique. Il souhaitait aussi attirer des capitaux étrangers. C'est précisément dans cette brèche que l'entreprise s'est engouffrée.

Comme l'explique Samuel, Oreus veut être le trait d'union entre ces investissements internationaux et le besoin de souveraineté des entreprises françaises. Les fondateurs s'appuient d'ailleurs sur un portefeuille client déjà solide, avec des références comme Renault, Airbus ou CMA CGM. Ils ont donc structuré cette nouvelle entité autour d'exigences strictes de sécurité et de conformité.

Autre enseignement : l'argument commercial n'est pas d'abord financier. Aujourd'hui, la sécurité des données et les certifications de souveraineté font la décision.

Grenoble : un data center français pour garder le contrôle

En IA, le nerf de la guerre reste la puissance de calcul brute. Pour s'imposer, Oreus s'est donc appuyé sur un partenariat avec un fonds souverain émirati.

800 M€

investis par un fonds souverain émirati,
une enveloppe entièrement dédiée à l'achat de GPU

Voir les détails du projet sur ActuIA →

Cependant, posséder le matériel ne suffit pas. Encore faut-il le contrôler géographiquement. C'est pourquoi les serveurs ont été déployés à Grenoble, dans une ancienne usine HP entièrement rénovée.

Cet investissement matériel (CAPEX) change tout. Oreus opère en effet physiquement son propre data center. L'entreprise assure ainsi une surveillance technique et physique directe. Ses clients ont donc la garantie que leurs données sensibles restent sur le territoire national.

Les offres d'Oreus : du GPU as a Service au Studio IA

Pour couvrir tout le marché, Oreus a divisé son approche en deux volets. Le premier vise les infrastructures lourdes. Le second mise sur l'ergonomie applicative.

La puissance brute pour les grands comptes

Le premier volet repose sur le GPU as a Service. Concrètement, il s'agit de louer de la puissance de calcul à la demande : à l'heure, à la journée ou au mois. Les entreprises dotées d'équipes techniques louent ainsi des serveurs nus. Elles y accèdent en ligne de commande (SSH) et gardent une liberté totale. Elles peuvent donc installer leurs propres modèles de langage ou des modèles open source étrangers.

L'infrastructure s'appuie sur du matériel de pointe. Samuel cite notamment des configurations NVIDIA DGX :

128 Go
de mémoire unifiée
4 To
de stockage NVMe
1 Pflop
de puissance en FP4
70-100 Md
de paramètres supportés

Ces capacités permettent de faire tourner des modèles de très grande taille sans difficulté. Pour la R&D interne, des cartes RTX 6000 Ada Generation complètent enfin le dispositif.

Le Studio IA pour démocratiser l'accès

L'infrastructure brute s'adresse à une niche d'experts. Oreus a donc développé un second volet : le Studio IA. Cette plateforme cible les PME et le grand public, via un abonnement mensuel et un coût d'usage au token.

Grâce à cette interface visuelle, les utilisateurs non techniques créent des agents conversationnels en quelques clics. Ils peuvent également réaliser du fine-tuning ou mettre en place un système de RAG (Retrieval-Augmented Generation).

Ce chantier a demandé des moyens industriels. Une équipe de 30 à 40 développeurs y a travaillé à temps plein pendant près de neuf mois. L'investissement dépasse ainsi le million d'euros. En coulisses, la plateforme combine un design soigné au pixel près et une logique machine learning robuste : chunking, embedding et graphes.

Interface du Studio IA d'Oreus permettant de créer des agents conversationnels sans code
Le Studio IA vise les PME qui n'ont pas d'équipe technique dédiée.

IA locale ou cloud souverain : quel modèle privilégier ?

Cette question est au cœur de mon travail de thèse. J'expérimente en effet l'IA générative en local, sur un Mac Mini M4 doté de 24 Go de RAM, avec des modèles légers de type Qwen 9B. L'avantage est réel : indépendance totale et sécurité maximale des données.

Mais cette approche montre vite ses limites. Dès que l'on ajoute un RAG complexe ou des logiques d'auto-apprentissage, les latences explosent. Le temps de réponse peut atteindre 40 secondes et le système devient instable.

Critère IA en local Cloud souverain
Souveraineté Totale Garantie contractuelle
Puissance Limitée aux petits modèles Jusqu'à 100 Md de paramètres
Latence sur RAG Jusqu'à 40 secondes Temps réel
Coût d'entrée Plusieurs dizaines de k€ À l'usage

La puissance d'un data center est tout simplement impossible à répliquer sur du matériel individuel.

Face à ce constat, le cloud souverain apparaît comme le meilleur compromis. Il combine en effet la puissance d'un data center et une sécurité juridique et territoriale. Par ailleurs, l'application de l'AI Act européen va accélérer cette transition. Les solutions d'hébergement souveraines deviennent donc indispensables pour rester conforme (le point de la CNIL).

Conclusion : un écosystème français en pleine structuration

Cet échange avec Samuel révèle la maturité croissante du secteur en France. Le financement public direct reste rare : il se limite souvent à des garanties BPI ou à des bourses French Tech. En revanche, les investissements privés prennent le relais, portés par une demande croissante de solutions sécurisées.

Ce qu'il faut retenir
1.Investir lourdement dans l'infrastructure matérielle, les fondations avant tout.
2.Structurer une R&D solide, avec des dizaines de développeurs sur la durée.
3.Commercialiser des offres adaptées aux experts comme aux néophytes.

Pour les professionnels du marketing digital, l'enjeu est clair. Maîtriser ces arbitrages, entre IA locale et cloud souverain, deviendra une compétence clé pour piloter les transformations de demain. Pour aller plus loin, retrouvez d'autres analyses sur le blog du MBA DMB.