VivaTech 2026 : Quand l’IA dessine, modélise et fabrique la chaussure de demain — RebuilderAI × ASICS
Paris Expo Porte de Versailles, 17-20 juin 2026
VivaTech à 10 ans : l’heure des preuves
VivaTech a fêté ses dix ans cette année. Né en 2016, le salon est devenu le premier rendez-vous technologique européen, rivalisant avec le CES de Las Vegas et le MWC de Barcelone. Cette édition 2026 a attiré 200 000 visiteurs issus de 165 pays, avec plus de 4 500 exposants et 15 000 startups représentées. Emmanuel Macron et le premier ministre indien Narendra Modi y ont fait acte de présence, signe de l’enjeu géopolitique que représente désormais l’innovation.
Le thème « AI: Impact, Not Illusion » donne le ton : l’heure n’est plus aux promesses, mais aux preuves. Dans cette atmosphère d’exigence de résultats concrets, un stand a particulièrement retenu mon attention : celui de la startup coréenne RebuilderAI, soutenue par Naver et ASICS Ventures, en partenariat avec le géant japonais du sportswear ASICS. Une collaboration née à CES 2024, formalisée à Paris.
RebuilderAI a dévoilé son agent IA VRING:ON, une plateforme qui automatise l’ensemble du cycle de développement produit : du concept de design à la modélisation 3D, jusqu’aux données CAO directement exploitables en production.
Le processus en quatre étapes :
- L’utilisateur « prompte » : il décrit ou esquisse un design de chaussure
- VRING:ON génère un modèle 3D précis en préservant l’intention créative du designer
- L’IA produit les données CAO, valide la moulabilité et lance la simulation
- Les données de fabrication sont générées, prêtes pour la production
Ce qui distingue VRING:ON des générateurs d’images classiques : il ne s’arrête pas à l’image. Il pousse le design jusqu’à des données réellement fabricables, un saut qualitatif majeur.
Le partenariat avec ASICS va plus loin qu’un accord commercial. Il implique l’Institute of Sport Science (ISS), qui apporte des décennies d’analyse biomécanique comme référentiel de validation : chaque design généré par l’IA est évalué à l’aune des exigences scientifiques d’ASICS. Ce que l’IA invente, la science le valide, ou le recalibre. Un représentant ISS a résumé : « L’IA n’est pas là pour remplacer notre flux existant. C’est un nouveau partenaire qui nous aide à délivrer notre recherche accumulée plus vite et à un public plus large. »
Trois enseignements clés
La compression du temps de développement. Le cycle classique d’un nouveau modèle de chaussure s’étend sur 12 à 18 mois. VRING:ON promet de comprimer ce délai en éliminant les allers-retours entre équipes design et ingénierie, une refonte structurelle, pas un gain marginal.
L’IA brandée, modèle exclusif par marque. Contrairement aux outils génératifs grand public, RebuilderAI fournit un modèle IA dédié à chaque client, entraîné sur ses données propriétaires : style maison, matériaux, conditions de production, savoir-faire historique. Les données restent la propriété de la marque, une réponse directe aux craintes sur la fuite de l’ADN créatif.
La « dark factory » en horizon. RebuilderAI ambitionne une usine entièrement pilotée par l’IA et des robots humanoïdes, capable de concevoir et fabriquer sans intervention humaine. La démonstration d’ouverture, un humanoïde portant un design patrimonial recréé par VRING:ON, a marqué les esprits.
Regard critique : trois tensions à ne pas ignorer
La créativité, vraiment préservée ? VRING:ON « préserve l’intention créative » du designer, affirme RebuilderAI. Mais une IA entraînée sur le passé d’une marque risque-t-elle de la condamner à se répéter ? La singularité créative peut se perdre dans la cohérence algorithmique.
L’impact social de la « dark factory ». L’automatisation intégrale est présentée comme une disruption positive — elle l’est pour la compétitivité. Mais dans un secteur qui emploie des millions de personnes au Vietnam, au Cambodge, en Indonésie, ces enjeux sociaux restent hors du discours de VivaTech. « Impact, Not Illusion » devrait aussi valoir pour l’humain.
ASICS investisseur et garant de la preuve de concept. ASICS Ventures a investi dans RebuilderAI avant VivaTech. La startup présente ce partenariat comme validation technologique, mais un investisseur a intérêt à ce que la technologie réussisse. La preuve à l’échelle industrielle, sur des collections entières, reste à faire.
En conclusion
Le stand RebuilderAI × ASICS illustre une mutation profonde : design et fabrication, longtemps deux mondes séparés, commencent à fusionner sous l’impulsion de l’IA générative. La comparaison avec l’introduction de la CAO dans les années 1980 n’est pas exagérée, mais condensée en quelques années.
RebuilderAI a réussi à VivaTech quelque chose de rare : convaincre non seulement par la démonstration technologique, mais par la profondeur d’un vrai partenariat industriel. La startup, qui ouvre un bureau commercial à Paris pour conquérir l’Europe, semble prête à passer du proof-of-concept au déploiement à grande échelle. Reste à voir si l’élégance de la démo survivra au contact des chaînes de production mondiales et à leurs contraintes bien réelles. Mais le prompt comme outil de fabrication industrielle ressemble, pour la première fois, moins à de la science-fiction qu’à de l’ingénierie concrète.
Joséphine Bunoust