VivaTech 2026 : ce que dix ans d’innovation racontent du monde qui vient

VivaTech 2026 : ce que dix ans d’innovation racontent du monde qui vient

Une journée à Paris Expo Porte de Versailles, entre robots humanoïdes, pavillons nationaux et grands groupes en quête de sens. Retour sur ce que la 10e édition du plus grand salon tech d’Europe révèle des mutations en cours, et sur ce qu’elle a changé dans mon regard d’étudiante en marketing digital.

Il y a quelque chose d’un peu vertigineux à pousser les portes du Hall 7 de Paris Expo un mercredi matin de juin. Quatre mille cinq cents exposants, plus de quinze mille startups, soixante pavillons nationaux, et cette rumeur de fond, mélange de pitchs en anglais, de démonstrations robotiques et de café bu debout, qui ne s’arrête jamais. VivaTech fêtait cette année ses dix ans, et pour l’occasion, le salon avait vu les choses en grand : un nouveau hall sur trois étages, une scène principale rebaptisée le Theater, et un mot d’ordre qui sonnait comme un avertissement autant que comme une promesse : « Artificial Intelligence: impact, not illusion ». J’y étais dans le cadre de mon MBA Digital Marketing & Business à l’EFAP, carnet à la main, avec en tête les questions de mon mémoire sur l’intelligence artificielle dans le BTP. Je suis repartie avec beaucoup plus que des réponses.

Pourquoi VivaTech reste le rendez-vous incontournable de l’innovation

On pourrait croire qu’un salon tech, aussi grand soit-il, finit par se ressembler d’une édition à l’autre. Ce n’est pas le cas de VivaTech, et cette dixième édition le prouve par les chiffres autant que par l’ambiance : plus de 200 000 visiteurs venus de 165 pays, quinze mille startups, et la présence simultanée de Jeff Bezos, Bernard Arnault, Yann LeCun ou encore Narendra Modi, l’Inde ayant été désignée « pays partenaire IA » de cette édition anniversaire, tandis que l’Allemagne devenait le tout premier « pays de l’année » européen de l’histoire du salon, avec un stand de 800 mètres carrés. Emmanuel Macron est monté sur la scène centrale aux côtés du Premier ministre indien le jeudi, dans une séquence éminemment politique qui rappelle une chose simple : VivaTech n’est plus seulement un salon de startups, c’est devenu un baromètre géopolitique de la course mondiale à l’intelligence artificielle.

Mais ce qui frappe surtout, en marchant dans les allées, c’est le changement de ton par rapport aux éditions précédentes. Le mot d’ordre « Impact, not illusion » n’est pas qu’un slogan marketing bien trouvé. Il traduit une vraie bascule dans la maturité du secteur. Pendant des années, les salons tech ont vendu du rêve et des promesses. Cette année, les stands parlaient de déploiement, de retour sur investissement, de cas d’usage déjà en production. L’IA n’était plus un horizon lointain qu’on agitait pour impressionner, c’était un outil qu’on montrait en train de fonctionner, sous les yeux des visiteurs.

L’IA est désormais partout

Il y a un exercice que je me suis amusée à faire en milieu de journée : compter, sur une allée donnée, les stands qui ne mentionnaient pas l’intelligence artificielle d’une façon ou d’une autre. Le résultat tient en une phrase : ils étaient l’exception. L’IA s’est glissée partout, du diagnostic santé à la relation client, de l’industrie à la création artistique, et le salon lui-même semblait organisé autour de cette omniprésence plutôt que de la traiter comme une thématique parmi d’autres.

La robotique humanoïde incarnait sans doute le visage le plus spectaculaire de cette présence. Les robots du chinois Unitree et ceux d’Agibot, une entreprise déjà engagée dans une production en série depuis le début de l’année, attiraient des foules entières par la fluidité de leurs mouvements, tandis que des acteurs européens comme Genesis, Botiful ou Pal Robotics rappelaient que le Vieux Continent ne comptait pas se laisser distancer sur ce terrain. Maurice Lévy, cofondateur du salon, résumait bien le sentiment ambivalent que ces machines suscitent : un mélange de fascination et d’inquiétude, l’incarnation d’une IA « qui fait un peu peur et qui ouvre en même temps de nouveaux rêves ».

Mais l’IA générative occupait tout autant le terrain, sous une forme plus discrète et sans doute plus structurante pour mon secteur. C’est sur le stand de Gamma, l’outil que j’utilise moi-même au quotidien pour construire des présentations, que cette logique d’usage concret m’est apparue le plus clairement. La plateforme participait, aux côtés de Dust et de Make, à un espace baptisé AI Agent Hub, conçu par la société Paatch comme un atelier grandeur nature : on y arrive avec un problème business réel, et l’on en repart avec un agent IA fonctionnel, construit sur place avec l’un des trois partenaires technologiques. Pas de démonstration figée ni de vidéo promotionnelle : une mise en pratique immédiate, devant le visiteur. C’est exactement la bascule que le thème de l’édition annonçait, montrer ce que l’IA fait, pas seulement ce qu’elle pourrait faire.

Cette omniprésence avait aussi son revers, abordé avec une franchise assez rare pour un salon de cette ampleur. Plusieurs grands groupes, Publicis, Axa, Engie, La Poste, La Banque Postale, rejoints par Accor, Orange, L’Oréal ou Renault, ont profité de VivaTech pour annoncer une alliance destinée à documenter les conséquences environnementales de l’intelligence artificielle, à contre-courant de l’ivresse ambiante autour de la technologie. Une vingtaine d’entreprises ont par ailleurs lancé une coalition pour étudier l’impact de l’IA agentique sur le travail. Et du côté des startups, j’ai croisé deux jeunes pousses françaises, Giskard et Rippletide, qui travaillent justement à sécuriser les modèles d’IA avant leur mise en production : détecter les biais, les hallucinations, les failles. Une façon de rappeler que l’enthousiasme collectif n’efface pas les questions de fond.

Les startups ne vendent plus une technologie, mais des usages

C’est sans doute l’enseignement le plus net de cette journée. Les startups les plus convaincantes n’étaient pas celles qui exhibaient la prouesse technique la plus impressionnante, mais celles qui partaient d’un problème concret et montraient, sans détour, comment elles le résolvaient.

Dans le secteur du bâtiment, qui est au cœur de mon mémoire, cette logique se vérifiait stand après stand. AXL Technologie, par exemple, développe des robots capables d’automatiser des tâches pénibles et répétitives sur les chantiers (démolition, saignées, peinture de nuit) avec une promesse de simplicité d’usage, sans programmation complexe, et un positionnement tarifaire annoncé sous les 10 000 euros, assorti d’un système de service après-vente par échange de matériel. La société, qui collabore avec le CERN, n’en est pas au stade du concept : elle est déjà en phase de mise sur le marché. Dans un autre registre, les outils de numérisation du bâti existant progressaient eux aussi vers des usages très opérationnels : Skyland X permet de scanner un bâtiment à l’aide d’un simple trépied pour en créer une représentation numérique précise, utile dans les projets de réhabilitation, tandis que Reso3D démocratise la création de nuages de points 3D directement depuis un smartphone, une promesse particulièrement pertinente pour les artisans et les petites structures qui n’ont ni le budget ni le temps pour des relevés lourds. Archipad, de son côté, propose une plateforme de suivi de chantier où les équipes terrain relèvent les anomalies en temps réel, directement sur les plans numériques.

J’ai retrouvé cette même logique d’usage sur des stands plus orientés marketing et expérience client, mon autre terrain de prédilection. Glanceable, une scale-up parisienne installée sur l’espace La French Tech Grand Paris, s’attaque à un angle mort que je connais bien dans mon métier : la masse d’avis clients, de tickets de support et de transcriptions d’appels que les marques accumulent sans jamais vraiment les exploiter. Leur plateforme centralise ces verbatims, en dégage les thèmes récurrents, mesure le sentiment et transforme tout cela en plans d’action transmis aux bonnes équipes. On n’est plus dans le reporting, mais dans l’aide à la décision, un déplacement qui en dit long sur ce que le marketing attend désormais de la donnée.

Ce que les grands groupes viennent chercher

Si les startups viennent à VivaTech pour se faire connaître, les grands groupes, eux, viennent chercher autre chose : de la visibilité, des partenariats, et la preuve qu’ils restent au contact de l’écosystème qui invente leurs futurs outils.

Le Groupe Bouygues, dont je connais bien le fonctionnement pour y avoir effectué mon alternance, illustrait parfaitement cette logique. Sous la bannière « Bouygues For Resilience », ses différentes filiales présentaient un ensemble cohérent de solutions tournées vers la résilience des territoires : Colas dévoilait StreetADAPT, une démarche pour aider les collectivités à faire face au changement climatique (surchauffe urbaine, gestion des eaux pluviales, désartificialisation des sols), et annonçait un partenariat avec TotalEnergies et Volvo pour décarboner les chantiers urbains. Bouygues Construction présentait, en exclusivité avec Siniat, une cloison séparative à ossature bois dont l’impact carbone est divisé par deux, et dévoilait deux nouvelles coopérations autour de Scale One, son chantier-atelier de recherche grandeur nature : l’une avec Saint-Gobain pour tester des solutions en conditions réelles, l’autre avec l’École nationale des ponts et chaussées pour développer des systèmes constructifs économes en matière. Equans, de son côté, présentait des solutions de réseaux électriques intelligents capables d’optimiser la gestion de l’énergie en temps réel. Marie-Luce Godinot, directrice générale adjointe Innovation du Groupe, résumait bien la philosophie de cette présence : l’innovation n’a de valeur que si elle débouche sur des solutions utiles, concrètes et déployables, une phrase qui aurait pu être écrite pour n’importe quel grand groupe du salon.

Cette quête de partenariats stratégiques, je l’ai aussi observée avec beaucoup d’intérêt du côté du pavillon de la République de Côte d’Ivoire, l’un des nouveaux venus de cette édition aux côtés du Maroc et du Gabon. Sous la bannière #civivatech2026, trente entreprises ivoiriennes (vingt startups et dix PME technologiques) occupaient un stand de près de 130 mètres carrés, avec un objectif assumé : démontrer la maturité des solutions technologiques ivoiriennes en fintech, en agritech ou en healthtech, et positionner le pays comme la locomotive numérique de l’Afrique de l’Ouest francophone. Le ministre ivoirien de la Transition numérique, Djibril Ouattara, a profité du salon pour annoncer la signature d’un accord stratégique avec Mistral AI, le poids lourd français de l’intelligence artificielle générative, une preuve concrète que ces pavillons nationaux ne sont pas de simples vitrines, mais de véritables outils de diplomatie économique. Voir cette délégation négocier d’égal à égal avec l’un des acteurs européens les plus en vue de l’IA m’a rappelé, très concrètement, pourquoi mon mémoire s’intéresse aux outils numériques comme leviers d’accès à l’innovation dans des zones moins connectées : la technologie, quand elle est bien négociée, peut accélérer des trajectoires entières.

Ce que j’ai retenu pour mon futur professionnel

Cette journée a confirmé, plus qu’elle ne l’a révélée, une intuition que je porte depuis le début de mon alternance : la communication et le marketing digital ne consistent plus à raconter une technologie, mais à raconter ce qu’elle change concrètement pour quelqu’un. Sur le stand Glanceable comme sur celui d’AXL Technologie, le discours commercial n’était jamais « voici notre IA », c’était toujours « voici le problème que vous avez, et voici comment on le résout, maintenant ». C’est exactement la grammaire que j’essaie d’appliquer dans mes propres contenus, qu’il s’agisse d’un post LinkedIn sur une innovation du Groupe Bouygues ou d’un format vidéo pédagogique pour expliquer un sujet technique à des collaborateurs non spécialistes.

Pour mon mémoire, cette journée a été une mine. Voir à quel point les outils de numérisation du bâti (scan par trépied, nuages de points depuis un smartphone, suivi de chantier collaboratif) se démocratisent et deviennent accessibles à des artisans ou à de petites structures, et pas seulement à des majors du BTP disposant de budgets R&D conséquents, change la focale de ma réflexion. La vraie question n’est peut-être plus de savoir si l’IA va transformer le secteur du bâtiment, mais à quelle vitesse cette transformation va se diffuser jusqu’aux acteurs les plus modestes, y compris dans des zones où l’accès au numérique reste fragile. C’est très exactement le fil que je tire depuis le début de mon travail de recherche.

Ce que cette journée a changé dans ma vision du digital

Je suis arrivée à VivaTech avec une vision assez technique du digital : des outils, des plateformes, des métriques. J’en suis repartie avec une vision plus humaine. Parce qu’au fond, derrière chaque stand, chaque démonstration, chaque pitch de trois minutes, il y avait des équipes qui avaient identifié un problème humain (la pénibilité d’un geste répétitif sur un chantier, la frustration de ne jamais savoir ce que pensent vraiment ses clients, la difficulté d’accéder à des compétences quand on est une petite entreprise) et qui avaient cherché à le résoudre avec les outils dont elles disposaient. L’intelligence artificielle, dans cette perspective, n’est pas une fin en soi. C’est un moyen, parmi d’autres, de répondre à des besoins qui, eux, n’ont rien de nouveau.

Conclusion : ce que l’IA ne remplacera pas

S’il y a une conviction que je ramène de cette journée porte de Versailles, c’est celle-ci : plus l’intelligence artificielle progresse, plus les compétences profondément humaines deviennent décisives. La curiosité qui pousse à se demander pourquoi une startup résout tel problème plutôt qu’un autre. La créativité qui permet de transformer une technologie brute en récit qui parle à quelqu’un. L’esprit critique qui garde la tête froide face à l’effervescence d’un salon où tout, ou presque, se présente comme révolutionnaire. Les robots humanoïdes peuvent impressionner une foule entière, les agents IA peuvent être construits en quelques minutes sur un stand, mais c’est toujours un humain qui décide quel problème vaut la peine d’être résolu, et c’est toujours un humain qui doit raconter pourquoi. VivaTech 2026 ne m’a pas convaincue que l’IA allait remplacer les métiers que j’apprends à exercer. Elle m’a convaincue du contraire : qu’elle les rend, plus que jamais, irremplaçables.