« Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic »

Ces propos tenus par la chanteuse Camélia Jordana sur le plateau de l’émission « On n’est pas couché » le 23 mai, dépeignent le sentiment d’une partie de la population française. Sentiment partagé par de nombreux Afro-américains qui manifestent depuis plusieurs jours, après la mort violente de George Floyd lors de son interpellation.

L’agonie précédant le décès de l’homme de 46 ans entièrement filmée, a entrainé une série de manifestations aux États-Unis mais aussi dans les quatre coins du monde à travers le mouvement « Black Lives Matter » ou « La vie des Noirs compte ». Elles ont une résonance particulière en France où on dénombre de nombreuses affaires de violences policières :

Zyed Benna, Bouna Traoré, Amadou Koumé, Lahoucine Ait Omghar, Abdoulaye Camara, Amine Bentounsi, Ali Ziri, Hocine Bouras, Mourad Touat, Babacar Gueye, Rémi Fraisse, Wissam El Yamni, Lamine Dieng, Aboubakar, Fofana, Angelo Garand, Karim Taghbalout, Ibrahima Bah, Shaoyo Liu, Romain Chenevat, Gaye Camara, Allan Lambin, Steve Maia Caniço, Zineb Redouane, Cédric Chouviat, Mohamed Habsi…

Les victimes des violences policières représentées par le Collectif Urgence notre police assassine

Tous ces noms sont ceux de personnes décédées entre les mains de la police ces dernières années. Une majorité d’hommes non-blancs, souvent issus des quartiers populaires.

Quand les images font défaut

La mort d’Adama Traoré survenue le 19 juillet 2016 en est un autre exemple. Assa Traoré et le comité créé à la suite de la mort du jeune homme, sont engagés dans un combat pour mettre la lumière sur sa mort. Une enquête judiciaire bâclée qui souffre notamment d’un manque d’images de l’interpellation, selon sa soeur. Ce mardi 5 juin, ils appelaient les Français à un rassemblement en mémoire d’Adama, contre les violences policières et le racisme.

Près de 80 000 personnes se sont ainsi rassemblées devant le tribunal de Grande Instance du 17ème arrondissement de Paris, pour réclamer justice.

Assa Traoré et des manifestants lors du rassemblement du 2 juin 2020 à Paris

La vidéo au service de la justice

Ces nombreuses affaires, ainsi que l’épisode violent des Gilets Jaunes ont participé à une médiatisation des interventions policières. Ces vidéos d’une violence extrême circulent tous les jours sur internet et suscitent l’indignation et la colère. Cependant elles ont aussi pu servir le cadre juridique.

Pour exemple, le 27 avril 2020, le préfet de police Didier Lallement a demandé au directeur général de la police nationale la suspension de deux policiers mis en cause pour leurs propos racistes et celà grâce à une vidéo diffusée par le journaliste Taha Bouhafs.

« Une arme de protection »

C’est dans ce contexte qu’en mars dernier, L’Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONVP) et le collectif Urgence notre police assassine ont lancé l’application UVP, pour filmer les interventions des forces de l’ordre.

Le collectif réunit de nombreuses familles des victimes de violences policières, notamment la militante Amal Bentounsi. Son frère Amine Bentounsi a été tué d’une balle dans le dos lors de son interpellation le 21 avril 2012. Selon elle, l’application UVP est « Une arme de protection citoyenne » qui permettra de documenter les violences policières.

UVP : comment ça marche ?

Disponible sur Android et IOS, le fonctionnement de l’application est très simple. Si vous êtes témoins ou victime d’une situation de violences policières physique ou verbale, vous pouvez dès lors filmer la scène à travers l’application. Les images sont envoyées directement sur des serveurs qui les stockent automatiquement. L’application enregistre également le lieu et l’heure de la scène grâce à la géolocalisation.

Ainsi en cas de saisie du smartphone ou de destruction, les images restent enregistrées et pourront attester des faits. L’application permet également d’entrer en contact avec le collectif qui offre une aide juridique aux victimes de violences policières. Un compte Paypal est également disponible pour soutenir le collectif et l’application qui est totalement gratuite.

Une application menacée

Cependant après le lancement de l’application, de nombreux syndicats de policiers se sont opposés à sa mise en circulation. Le syndicat Alliance police nationale a effectué une saisine auprès du ministère de l’Intérieur pour réclamer des vérifications afin de déterminer si l’application répond à l’ensemble des normes en vigueur.

Le député Les Républicains Eric Ciotti, à l’Assemblée nationale, le 7 mai. POOL / REUTERS

Certains politiques semblent aller dans le sens des syndicats. C’est le cas du député des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti (Les Républicains) qui a déposé le mardi 26 mai, une proposition de loi visant à interdire « la diffusion, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image des fonctionnaires de la police nationale, de militaires, de policiers municipaux ou d’agents des douanes » sous peine d’une condamnation allant jusqu’à 15 000 euros d’amende et un an d’emprisonnement. Selon ce texte de loi les forces de l’ordre doivent être « non identifiables dans l’espace médiatique, y compris sur les réseaux sociaux« .

Ce que dit la loi aujourd’hui

Pourtant la Circulaire n° 2008-8433-D du 23 décembre 2008, rappelle que “les policiers ne bénéficient pas de protection particulière en matière de droit à l’image”. Elle affirme également qu’ “aux raisons juridiques, s’ajoute un principe fondamental: soumis à des règles de déontologie strictes, un fonctionnaire de police doit s’y conformer dans chacune de ses missions et ne doit pas craindre l’enregistrement d’images ou de sons.

La proposition de loi du député LR a profondément choqué une partie de l’opinion publique et pourrait « étendre la logique de suspicion tout en fabriquant de l’impunité« , selon Maître Vincent Brengarth avocat au Barreau de Paris. En réaction, Libération publiait le 30 mai une tribune qui s’oppose à ce projet de loi, signée par de nombreuses célébrités. Il existe également une pétition qui circule sur internet et recense à ce jour près de 500 000 signatures.

Sources

Huffingtonpost

Le Monde

IDJ

Reporterre