Article rédigé par Merry Guan
TikTok n’est pas universel : ce que nos usages culturels disent du digital
Les usages culturels de TikTok jouent un rôle central dans la manière dont l’information est consommée sur la plateforme, selon les contextes géographiques et sociaux.
L’article « TikTok : sauveur visuel ou menace pour l’exactitude ? » écrit par Abygail Fontanel soulève une question essentielle que l’on s’est déjà posé quant à la place du visuel dans la diffusion de l’information sur la plateforme chinoise. Si l’article met en lumière les risques liés à la viralité et à la simplification des contenus, il ouvre aussi la porte à une réflexion plus large : et si notre culture n’influencerait pas notre manière de consommer l’information sur TikTok ?
Dans un article paru dans Medium.com « How TikTok Is Changing the Way We Write and Consume News » écrit par Lam Nguyen, il analyse l’impact de TikTok sur la manière dont l’information est produite et consommée de nos jours. La plateforme repose sur les formats courts, visuels et narratifs, ce qui rend l’information plus accessible et plus engageante. Cependant, cette logique favorise la simplification des messages et la recherche de viralité, parfois au détriment de la contextualisation et de la vérification des sources. Aujourd’hui, avec TikTok, les utilisateurs ont une nouvelle façon de chercher l’information, où la rapidité et l’émotion priment sur l’analyse approfondie.
TikTok n’est pas universel
Nous avons souvent tendance à penser que les réseaux sociaux sont des outils universels, accessible de la même manière partout dans le monde. Pourtant, plusieurs utilisateurs en démontrent que les usages sont profondément influencés par les contextes culturels. Une étude académique récente souligne que les technologies numériques ne sont pas neutres : elles évoluent en interaction constante avec les normes sociales, les valeurs et les pratiques locales des utilisateurs (Elsevier, 2023).
Cette idée est également développée dans des analyses plus accessibles, qui rappellent que les réseaux sociaux se transforment au fil du temps en fonction des cultures qui les adoptent. Les formats, les usages et même les codes de communication varient selon les sociétés, façonnant ainsi des expériences numériques très différentes (Mehboob, 2021).Par ailleurs, les médias jouent un rôle central dans l’évolution des cultures contemporaines. Comme l’explique un article du Johns Hopkins News-Letter, les réseaux sociaux influencent non seulement la manière de communiquer, mais aussi les représentations, les comportements et les modes de pensée. Ils deviennent des espaces où la culture s’exprime, se transforme et se redéfinit.
Dans ce contexte, TikTok ne peut être analysé comme un simple outil uniforme. Une même plateforme peut produire des usages complètement différents selon les contextes culturels, agissant comme un prisme à travers lequel chaque société consomme, interprète et diffuse l’information.
TikTok en Asie : un outil au quotidien
En Asie, et plus particulièrement en Chine, TikTok, connu sous sa version locale Douyin, s’inscrit dans des usages différents voire bien plus fonctionnels que ceux observés en Europe. Douyin n’est pas simplement une plateforme de divertissement mais comme plusieurs analyses le montrent, elle en devient un véritable outil du quotidien. Selon The Conversation, les réseaux sociaux chinois transforment aujourd’hui la manière dont les utilisateurs consomment la culture, notamment à travers la vente de livres, de contenus éducatifs et de recommandations éditoriales, parfois plus efficaces que les canaux physiques traditionnels.
Cette dimension utilitaire se retrouve également dans les usages commerciaux. Les études menées par Nanjing Marketing Group et China Marketing Corp soulignent que Douyin est massivement utilisé pour découvrir des produits, s’informer avant un achat et interagir directement avec les marques. Le contenu y est souvent pédagogique, explicatif et orienté vers l’aide à la décision, intégrant le commerce à l’expérience informationnelle. Les utilisateurs chinois peuvent également acheter directement des produits sur la plateforme grâce au modèle Douyin achat où les marques possèdent parfois des assistants virtuels pour l’aide à l’achat.
Enfin, comme l’explique Daxue Conseil, Douyin s’impose comme un pilier de l’e-commerce chinois en combinant divertissement, information et transaction au sein d’un même écosystème. Dans ce contexte, TikTok n’est pas perçu comme un simple flux d’opinions ou de contenus viraux, mais comme un outil structurant, intégré aux pratiques quotidiennes et façonné par des usages culturels spécifiques.
TikTok en Europe : divertissement, opinion et tensions informationnelles
En Europe, l’utilisation de TikTok est différente qu’en Asie, la plateforme est utilisée comme un espace majeur d’expression personnelle et de découverte culturelle. Selon un rapport publié par TikTok en collaboration avec Ipsos, de nombreux utilisateurs européens se tournent vers la plateforme pour explorer des contenus créatifs, culturels et identitaires, faisant de TikTok un lieu où le partage d’opinions y prend place. Cette dimension expressive s’inscrit dans un paysage médiatique où les frontières entre information, divertissement et opinion deviennent de plus en plus floues.
Cependant, cette mixité de contenus s’accompagne également de tensions spécifiques. Plusieurs études européennes soulignent que TikTok est désormais une source d’information importante pour les jeunes générations, ce qui accentue fortement les risques liés à la désinformation et à la viralité des contenus émotionnels. Comme le rappelle Euronews, la rapidité de diffusion et l’algorithme peuvent favoriser la circulation d’informations inexactes, notamment lorsque les contenus informatifs sont consommés dans un environnement dominé par le divertissement.
Il ne s’agit toutefois pas de condamner la plateforme, mais de comprendre son contexte d’usage. Le problème n’est pas tant le format que le cadre dans lequel l’information est consommée. En Europe, TikTok reflète avant tout une culture numérique fondée sur l’expression, l’opinion et l’instantanéité, révélant ainsi les défis contemporains liés à l’éducation aux médias et à la maturité informationnelle.
Le vrai enjeu : notre rapport à l’information
À travers ces différents usages dans le monde, TikTok apparaît moins comme la cause des dérives informationnelles que comme un révélateur de nos habitudes numériques. La plateforme met en lumière la manière dont nous consommons l’information aujourd’hui : rapidement, visuellement et souvent dans un environnement où les contenus informatifs se mélangent avec le divertissement et l’opinion. Cette réalité interroge directement notre capacité à prendre du recul face aux contenus numériques publiés.
La responsabilité ne peut donc pas être uniquement attribuée à la plateforme ou à son algorithme. Elle repose également sur les utilisateurs, leurs pratiques et leur niveau de maturité numérique. Comprendre les mécanismes de viralité, identifier les sources fiables et distinguer information et opinion deviennent des compétences essentielles à l’ère du digital. Dans ce contexte, l’éducation aux médias joue un rôle central aujourd’hui, en permettant de développer un regard critique et conscient sur les contenus consommés.
Plus largement, TikTok invite à repenser notre responsabilité collective face à l’information. Les plateformes numériques ne créent pas des nouvelles façons de consommer, mais elles amplifient des comportements déjà existants, façonnés par des contextes culturels, sociaux et générationnels spécifiques. La question n’est donc pas seulement technologique, mais aussi humaine.
À travers l’analyse des usages de TikTok en Asie et en Europe, une idée centrale se dégage : le problème n’est pas TikTok en lui-même, mais notre manière culturelle de consommer l’information. Une même plateforme peut devenir un outil structurant du quotidien ou un espace de tensions informationnelles, selon les contextes dans lesquels elle s’inscrit.
Plutôt que de condamner uniformément les plateformes numériques, il semble alors nécessaire d’adapter nos usages aux réalités culturelles et aux enjeux informationnels propres à chaque société. Le futur du digital ne dépend pas uniquement des technologies, mais de la capacité collective à développer une maturité numérique fondée sur le recul, l’esprit critique et la responsabilité.
Et si, plutôt que de chercher à limiter les outils, nous apprenions à mieux comprendre les usages qui les façonnent ? Cette réflexion invite à repenser notre rapport à l’information, non pas comme une menace, mais comme un défi culturel à relever collectivement.