TikTok comme nouveau média : quand la modération redéfinit l’information
Article rebond — en réponse à « TikTok influence-t-il trop l’information et les opinions ? »
Un article récemment publié sur ce blog posait une question essentielle : TikTok est-il en train de devenir un véritable média d’information ? La réponse, on le voit chaque jour, tend vers le oui. Mais derrière l’algorithme de recommandation et les créateurs de contenu qui vulgarisent l’actualité se cache une réalité moins visible, pourtant fondamentale pour comprendre TikTok comme média : la modération des contenus. Car ce que TikTok laisse circuler, ou pas, détermine directement ce que ses utilisateurs voient, lisent, entendent. Et donc, ce qu’ils savent.
Une modération omniprésente, mais opaque
TikTok modère à une échelle industrielle. La plateforme a indiqué qu’entre juillet et décembre 2025, environ 93,8 % des contenus en infraction ont été identifiés par des systèmes automatisés. En parallèle, elle a licencié plusieurs centaines de modérateurs humains, préférant s’appuyer sur des outils d’intelligence artificielle pour gérer les volumes croissants de contenus.
Ce mouvement vers l’automatisation soulève une question centrale pour quiconque utilise TikTok comme source d’information : qui décide de ce qui est vu, et selon quels critères ? Les règles communautaires de la plateforme sont publiques, mais les critères précis qui déclenchent la suppression ou l’invisibilisation d’une vidéo restent largement opaques pour les créateurs comme pour le grand public.
Cette opacité n’est pas anodine dans un contexte où TikTok est pour des millions de personnes un espace d’information.
La modération ne supprime pas seulement : elle invisibilise
Il faut distinguer deux types de modération sur TikTok. La première, la plus évidente, consiste à supprimer les contenus qui violent explicitement les règles communautaires : violences, harcèlement, désinformation avérée. La seconde, bien plus diffuse et bien plus structurante pour l’information, est ce que l’on pourrait appeler la modération de visibilité : certains sujets ne sont pas supprimés, mais ils sont simplement moins poussés par l’algorithme, moins recommandés, moins montrés.
Des thématiques entières subissent ce traitement : la santé mentale, les questions LGBTQ+, la grossesse, certains conflits géopolitiques. Des créateurs qui travaillent sur ces sujets décrivent des vidéos qui plafonnent inexplicablement en termes de portée, ou qui voient leur rémunération par millier de vues chuter sans raison apparente. L’une d’elles résume ainsi la situation : « Sur TikTok, on voit combien on est rémunéré par millier de vues. Il y a des vidéos où 1 000 vues rapportent 1,30 €, et la vidéo du lendemain, 1 000 vues rapportent 0,10 €. » Le contenu est là, mais sa capacité à exister en tant que source d’information est bridée. C’est précisément pour contourner cette réalité qu’est né l’algospeak.
L’algospeak : quand les créateurs inventent un nouveau langage pour informer
Le terme algospeak est un mot-valise formé à partir d’« algorithme » et de « speak » (parler). Il désigne le lexique croissant d’euphémismes, d’orthographes alternatives et de symboles que les créateurs de contenu utilisent pour contourner les filtres de modération automatisés de plateformes comme TikTok.
Le principe est simple : si l’algorithme pénalise les vidéos contenant certains mots jugés « sensibles », les créateurs remplacent ces mots par des équivalents codés. Le mot « mort » devient ainsi « non-vivant » (unalive en anglais), « dépression » s’écrit « depre$$ion », « viol » devient « vi0l » ou « un V », et les travailleurs du sexe se désignent comme des « comptables ».
Ce phénomène ne se limite pas aux créateurs indépendants. Des médias professionnels ont eux aussi adopté l’algospeak. Deutsche Welle, qui opère en 32 langues, a ainsi reconnu devoir adapter son vocabulaire pour que ses contenus sur le terrorisme, les drogues ou les questions LGBTQ+ survivent aux filtres de TikTok. L’équipe utilise des symboles, des chiffres et des astérisques pour contourner les systèmes automatisés, tout en essayant de conserver la clarté éditoriale. Même des créateurs grand public comme Hugo Décrypte, figure majeure de l’info sur TikTok et YouTube avec plusieurs millions d’abonnés, ont recours à l’algospeak dans leurs légendes de vidéos pour éviter les mots repérables par les algorithmes de modération.

Ce que l’algospeak révèle sur TikTok comme média
L’existence même de l’algospeak est un révélateur puissant des tensions qui traversent TikTok en tant que nouveau média d’information.
Première tension : la légitimité éditoriale face à la rentabilité. Un journaliste classique choisit ses mots en fonction de la précision, de la déontologie et de la clarté. Un créateur sur TikTok doit, en plus, anticiper les réactions de l’algorithme. Il jongle entre exactitude journalistique et survie algorithmique. Cette contrainte est inédite dans l’histoire des médias.
Deuxième tension : l’accessibilité de l’information. L’algospeak, en rendant le langage volontairement cryptique, peut paradoxalement rendre certains sujets moins accessibles, notamment pour des audiences moins familières avec ces codes. Des personnes souffrant de troubles de l’apprentissage ou en situation de vulnérabilité peuvent passer à côté de contenus qui leur seraient pourtant précieux, sur la santé mentale ou la sexualité par exemple, parce qu’ils sont formulés dans un langage détourné qu’elles ne maîtrisent pas.
Troisième tension : la course permanente entre créateurs et algorithmes. TikTok finit toujours par identifier les mots de remplacement. « Seggs » (pour « sexe ») a ainsi été repéré et intégré dans les filtres de la plateforme. Les créateurs doivent alors se réinventer, produisant un nouveau cycle d’adaptation qui ressemble davantage à un jeu du chat et de la souris qu’à un écosystème médiatique stable.
Conclusion : TikTok, un média sous contrainte systémique
L’article précédent de ce blog posait la question de l’influence de TikTok sur l’information et les opinions. La modération apporte un éclairage supplémentaire et déterminant : TikTok n’est pas un média neutre qui se contenterait de diffuser des contenus au gré des préférences de ses utilisateurs. C’est un média sous contrainte systémique, où chaque sujet sensible (guerre, santé, sexualité, politique) doit naviguer entre les bulles de filtre, les aléas de la recommandation algorithmique et les règles d’une modération automatisée peu transparente.
L’algospeak est, en ce sens, une réponse créative à une réalité structurelle : sur TikTok, la liberté d’informer n’est pas donnée. Elle se conquiert, mot par mot, symbole par symbole, dans un dialogue permanent et asymétrique avec une machine dont personne ne connaît vraiment toutes les règles. Pour les professionnels de l’information comme pour les créateurs, comprendre ce cadre n’est plus une option : c’est une compétence journalistique à part entière.