L’IA générative : levier créatif ou menace pour les professionnels de la production audiovisuelle ?

Dans le cadre de ma thèse sur la transformation des rôles et des workflows des chefs de projet audiovisuels face à l’IA générative, j’ai rencontré Clément Sautet, professionnel de la production et de la réalisation audiovisuelle. Son regard de terrain vient nourrir directement ma problématique : l’IA constitue-t-elle un levier créatif ou une menace pour l’identité professionnelle dans le secteur audiovisuel français ?

Un secteur sous pression économique : l’IA comme réponse à la rentabilité

La première entrée dans le sujet, pour Clément, est presque comptable. L’IA permet de réduire les coûts de production : moins de shootings, des équipes allégées, des délais raccourcis. Dans un secteur où les budgets se compriment et où la demande de contenu s’accélère, cette promesse est difficile à ignorer.

Pour le chef de projet audiovisuel, cela se traduit concrètement par une transformation des workflows. Des tâches autrefois chronophages étalonnage, détourage, sous-titrage automatique, génération de variantes visuelles  peuvent désormais être déléguées à des outils d’IA. Le gain de temps est réel, et il libère théoriquement de l’espace pour des missions à plus forte valeur ajoutée : direction artistique, coordination, relation client.

Mais Clément soulève une tension fondamentale : quand l’efficacité devient la priorité, que reste-t-il de l’intention créative ? C’est précisément ici que la question de l’identité professionnelle commence à se poser.

L’IA comme outil intégré : la continuité plutôt que la rupture

Clément ne lit pas l’arrivée de l’IA comme une révolution sans précédent. Il la replace dans une continuité historique : le passage de l’argentique au numérique a lui aussi bousculé les pratiques, redistribué les compétences, provoqué des résistances. Et pourtant, il a aussi enrichi le métier.

« Ce que le numérique a apporté à l’argentique, en bénéfique. » L’IA pourrait suivre la même trajectoire : s’intégrer progressivement aux outils existants  Photoshop, logiciels de montage, retouche  sans les remplacer, mais en les augmentant.

Cette vision est directement pertinente pour ma thèse : le chef de projet audiovisuel n’est pas face à un choix binaire entre adopter ou rejeter l’IA. Il est face à un travail de recomposition de son rôle, où il doit apprendre à articuler ce que l’IA fait bien (rapidité, déclinaison, traitement de masse) et ce qui reste irréductiblement humain (le jugement, le goût, la relation).

La question de la représentation : un enjeu éthique pour les professionnels

C’est sur ce point que Clément se montre le plus critique, et c’est aussi là où la dimension identitaire du métier apparaît le plus clairement. Il travaille depuis longtemps avec des outils de retouche, et il mesure la pression sociale qui s’exerce sur les images dans les médias.

L’IA générative aggrave selon lui une tendance déjà préoccupante : la normalisation des corps et des visages selon des critères esthétiques figés. Il cite l’exemple d’un compte voyage tenu par une femme ronde, dont les visuels générés par IA produisaient systématiquement une version amincie, « corrigée » par l’algorithme. Ce n’est pas un bug c’est le reflet des données sur lesquelles le modèle a été entraîné.

Pour un chef de projet audiovisuel, cette réalité pose une question professionnelle concrète : jusqu’où peut-on déléguer le choix des représentations à un outil qui ne porte aucune responsabilité éditoriale ? La validation artistique et éthique des contenus reste une compétence humaine non négociable  et c’est précisément ce qui redéfinit la valeur du professionnel dans un workflow augmenté par l’IA.

L’âme comme compétence professionnelle : ce que l’IA ne peut pas faire

La formule la plus forte de l’entretien est aussi la plus simple. Quand on demande à Clément ce qui manque aux créations générées par IA, il répond sans hésiter : « L’âme. »

Ce mot mérite d’être pris au sérieux dans une perspective professionnelle. Il ne désigne pas quelque chose de mystique ou d’indéfinissable il renvoie à une réalité très concrète dans le métier : l’intention derrière chaque choix de cadrage, de lumière, de montage. Une image faite par un humain porte en elle une décision. Elle dit quelque chose sur celui qui l’a faite, sur ce qu’il voulait provoquer chez celui qui la regarde.

L’IA, elle, optimise. Elle produit quelque chose de techniquement correct, parfois esthétiquement réussi, mais sans ancrage dans une subjectivité. Clément l’illustre avec une métaphore frappante : « C’est comme un sachet de thé qu’on mettrait dans plein de verres différents. À un moment, il n’a plus aucune saveur. »

Pour ma thèse, c’est un argument central : la capacité à insuffler de l’intention dans une production est précisément ce qui définit l’identité professionnelle du chef de projet créatif. L’IA ne menace pas ce rôle elle le révèle, en mettant en lumière ce qui était peut-être trop souvent implicite.

Vers une régulation des usages : le rôle du chef de projet comme garant

Clément ne plaide pas pour le rejet de l’IA. Il plaide pour sa régulation au sein des processus créatifs. « Le problème, ce n’est pas l’IA en soi. C’est qu’on l’utilise pour tout et n’importe quoi, sans réfléchir. »

Cette phrase résonne directement avec la transformation du rôle du chef de projet audiovisuel. Dans un workflow intégrant des outils d’IA générative, ce professionnel devient de plus en plus celui qui fixe les limites d’usage, qui décide ce que l’IA peut produire et ce qui doit rester une décision humaine. Il n’est plus seulement coordinateur de ressources humaines et techniques  il devient garant d’une cohérence créative et éthique que l’IA, seule, ne peut pas assurer.

C’est une évolution du rôle, pas une disparition. Et c’est peut-être là que réside la réponse à ma problématique.

Ce que cet entretien apporte à ma thèse

L’entretien avec Clément Sautet illustre concrètement les tensions que ma thèse cherche à analyser. L’IA générative n’est ni un simple outil neutre, ni une menace existentielle pour les professionnels de l’audiovisuel. Elle est un révélateur : elle met en lumière ce qui, dans le métier, relève de la technique automatisable et ce qui relève d’un jugement, d’une responsabilité, d’une présence humaine irremplaçable.

Pour le chef de projet audiovisuel, la vraie transformation n’est pas dans les outils qu’il utilise. Elle est dans la conscience nouvelle de ce qui fait la valeur de son travail : l’intention, l’âme, et la capacité à tenir une ligne créative quand tout pousse à l’uniformisation.