Tech, data et santé : rencontre avec Robin Sarfati, CTO de Tekkare
Dans le secteur de la santé, les innovations digitales se multiplient, mais leur ancrage dans la réalité opérationnelle des professionnels reste un défi. Robin Sarfati, co-fondateur et CTO de Tekkare, incarne cette volonté de créer des solutions technologiques simples, fiables et adaptables aux besoins réels.
Du consulting à la co-fondation de Tekkare : un parcours entre rigueur et passion technique
Diplômé d’une école de commerce, Robin Sarfati débute sa carrière dans le consulting, entre stratégie et innovation technologique. Le tournant survient lors d’une mission d’analyse pour le rachat d’un laboratoire pharmaceutique par un fonds d’investissement.
« J’étais chargé de traiter les données publiques pour cette analyse, et c’était du Excel à l’époque », se souvient-il. « En explorant ces sources, j’ai découvert un monde fragmenté mais porteur de valeur. » Cette première expérience avec l’open data révèle sa passion pour le traitement de données et l’initie progressivement à la technique.
« C’est beaucoup en faisant qu’on apprend », explique Robin. « J’étais seul à pouvoir le faire, alors j’ai appris au fur et à mesure. Quand l’entreprise a grandi, j’ai délégué ce que je maîtrisais bien et j’ai appris ce qui me manquais. » Un apprentissage concret qu’il met aujourd’hui au service d’une mission claire.
Une mission simple : rendre la connaissance en santé accessible
Tekkare se donne pour objectif d’apporter la connaissance aux utilisateurs de la façon la plus simple possible. Pour y parvenir, l’entreprise s’appuie sur sa plateforme OIP (Open Innovation Platform), aujourd’hui l’une des plus grandes bases de données publiques structurées en santé.
« Notre travail, c’est énormément de connaissances métier croisées avec la technologie », détaille Robin Sarfati. « Nous rassemblons toutes ces données qui ont des formats très hétéroclites, des définitions qui ne sont pas alignées d’un pays à l’autre. »
L’enjeu est considérable : au lieu de naviguer entre différents sites pour obtenir des informations sur un médicament, sa consommation ou la recherche associée, tout est centralisé. « Pour chacun de ces sujets, vous pouvez trouver trois, cinq, six, sept sources différentes. C’est un travail monstre », souligne-t-il.
Le travail de curation et d’ontologie permet une interopérabilité avec les systèmes d’information des clients que ce soient des institutions publiques ou laboratoires pharmaceutiques. « On distribue maintenant à plus de 30 laboratoires, ce qui crée une vraie économie d’échelle puisqu’on ne fait ce travail qu’une fois. »
CTO : un rôle qui évolue avec la maturité de l’entreprise
Pour Robin Sarfati, le rôle du CTO dépend étroitement du stade de maturité de l’entreprise. « Au début, tu dois coder plus, montrer l’exemple, faire en sorte que ça marche et surtout que ça soit scalable », explique-t-il. L’enjeu est de construire dès le départ une architecture qui pourra évoluer sans tout refaire dans deux ans.
Sa formation en école de commerce lui confère selon lui un avantage : « L’adaptabilité du système. Certains CTO sont parfois trop concentrés sur la technique, alors que la capacité à réagir aux besoins du client et à s’adapter très vite, c’est souvent plus important que de faire le système parfait du premier coup. »
Avec la croissance de l’entreprise, le rôle évolue vers plus de management et de diplomatie : « Tu es l’intermédiaire entre le besoin business et la réalisation technique. Il faut faire beaucoup de diplomatie avec la tech et le business pour que chacun comprenne l’autre. »
Aujourd’hui, sa mission s’étend aux partenariats stratégiques. « Le fait que j’aie cette maîtrise technique et que je sois capable de mettre en place une architecture, ça rassure le client et ça permet de faire des partenariats », note-t-il.
Réactivité client : un différenciateur clé
Cette approche adaptable se traduit concrètement par une réactivité remarquée par les clients. Robin explique avoir parfois changé de technologie en cours de route pour mieux répondre aux besoins : « J’étais parti sur une techno au début, et au fur et à mesure, j’ai vu que si on partait sur ça, on n’allait pas pouvoir réagir assez vite. J’ai donc switché sur une autre techno totalement adaptée pour pouvoir réagir le lendemain. »
Cette réactivité est rendue possible par une philosophie : « On met la satisfaction client au cœur de notre écosystème. On les comprend, on cherche à les comprendre, et on réfléchit à des systèmes plus adaptables. »
Qualité et sécurité : l’exigence des certifications
Pour assurer la qualité, la fiabilité et la sécurité des données, Tekkare mise sur la rigueur des sources et des protocoles, renforcée par des certifications. « Nous sommes allés chercher la certification ISO 27001 et la certification HDS », précise Robin.
Ces certifications, bien qu’exigeantes, constituent un investissement stratégique : « Aujourd’hui, quand on nous demande les formulaires de cybersécurité, on les remplit beaucoup plus rapidement. Et on a mis en place toute la documentation, les protocoles et contrôles nécessaires. »
IA et agents : une approche structurée et pragmatique
L’intelligence artificielle chez Tekkare suit une approche résolument pragmatique. « On ne fait pas de l’IA pour faire de l’IA », insiste Robin. « Pendant longtemps, ça n’était pas pertinent par rapport à la structure de données qu’on avait. » Les données disponibles (fragmentées) ne permettaient pas d’entrainer efficacement des modèles, ni de tirer des insights exploitables. Si l’intelligence artificielle fait partie des perspectives de développement chez Tekkare, son intégration n’est jamais dictée par un simple effet de mode. Robin Sarfati insiste : « L’IA n’est pertinente que si les données sont structurées et que le besoin est clair. »
Une position pragmatique qui traduit l’approche méthodique de l’entreprise : refuser l’implémentation d’outils technologiques tant qu’ils ne répondent pas à une vraie valeur ajoutée pour le client.
Pendant longtemps, l’IA n’était pas prioritaire chez Tekkare, car les conditions n’étaient pas réunies. Le besoin des clients, lui, portait davantage sur la structuration des données que sur leur automatisation.
Aujourd’hui, avec des données mieux organisées, l’IA trouve progressivement sa place : « On a des demandes qui arrivent naturellement, notamment du consortium Erdera-Orphanet. Mais on n’hésite pas à challenger le besoin IA. Il nous arrive de dire à des labos qu’ils ne peuvent pas faire de l’IA parce que leurs données ne sont pas structurées. »
Pour autant, Robin Sarfati met en garde : tout projet IA commence par une étape de cadrage rigoureux. Il faut d’abord identifier un objectif, modéliser les données nécessaires, puis encadrer les actions possibles de l’IA.
Concernant l’IA générative dans le secteur de la santé, Robin reste prudent : « Il y a encore beaucoup d’inconnus aujourd’hui. On a des inconnus sur les coûts, on ne sait pas si on va réussir à rendre ça suffisamment accessible. »
La question de la précision reste centrale : « Pour les opérations très précises qu’on retrouve en santé, est-ce que les LLM d’aujourd’hui sont la bonne technologie ? » Cette interrogation guide le développement chez Tekkare : « On travaille à intégrer, grâce à nos données structurées, des éléments qui renforcent les capacités de vérification. »
L’exemple des maladies rares illustre cette exigence : « Si l’IA doit ranger un diagnostic, elle doit savoir distinguer le bon code. Huntington et Huntington juvénile ont des codes différents, et en fonction de ça, il faudra voir un autre spécialiste. »
Définition de l’agent IA chez Tekkare
Pour Robin, un agent IA est « plus une façon de faire que quelque chose de très défini. C’est cadrer une IA pour un usage : tu lui donnes un objectif, des règles de fonctionnement et des outils qu’elle va utiliser. »
Les projets actuels se concentrent sur la compréhension accélérée des données publiques et, dans certains cas, l’application de ces méthodologies aux données internes des clients.
Conseils aux étudiants
Pour ceux qui souhaitent travailler à l’intersection entre tech et santé, Robin recommande « beaucoup de pugnacité et de patience. La santé, c’est un secteur qui se maîtrise difficilement. La tech aussi. »
Son conseil pratique : « Essayer de trouver des projets qui intéressent, des projets persos. Ça pousse toujours une personne à réfléchir, et si ça l’intéresse, c’est qu’elle a probablement trouvé un use case. » Cette approche permet de développer une compréhension du marché tout en se donnant un cadre concret pour apprendre.
« Il n’y a rien de mieux que de mettre les mains dans le cambouis pour apprendre et montrer qu’on sait faire », conclut-il. C’est ainsi, dit-il, qu’on construit de véritables compétences.