Par Tariq Yasmin — MBA Digital Marketing & Business, EFAP
La souveraineté des données dans le Sud Global est l’impensé de la révolution numérique. L’Afrique génère ses données à une vitesse exponentielle — mais 80 % d’entre elles quittent le continent avant même d’être stockées. Derrière cette réalité se cache une asymétrie structurelle qui redessine silencieusement la géopolitique mondiale de l’IA. Décryptage en 5 points clés.

« Infographie souveraineté des données dans le Sud Global : data centers, hyperscalers, câbles sous-marins, Afrique, Inde, Moyen-Orient »
1. Le chiffre qui change tout : 80 % des données africaines stockées ailleurs
Le volume de données générées à l’échelle mondiale atteignait 129 zettabytes (ZB) en 2023, avec une projection de 393,9 ZB d’ici 2028 selon l’IDC Global DataSphere Forecast. Le continent africain représente aujourd’hui environ 2 à 3 % de ce volume mondial — mais affiche un taux de croissance estimé à +40 % par an.
Ce dynamisme masque pourtant une dépendance structurelle majeure : environ 80 % des données produites en Afrique sont stockées en dehors des frontières du continent, principalement chez des hyperscalers américains et européens (experts Smart Africa, cités par TRT Français, février 2026 ; confirmé par le panel SIAO, novembre 2025).
C’est comme si une nation construisait ses routes, ses ponts, ses bibliothèques — et en confiait les clés à quelqu’un d’autre.
Cette situation met en évidence un décalage critique entre la création de valeur numérique locale et les capacités de rétention régionales — un déséquilibre que j’explore dans ma thèse sur les modes d’adoption de l’IA dans les économies émergentes, et qui constitue selon moi l’angle mort le plus sous-estimé du débat sur l’IA mondiale.
2. La fracture des data centers : 223 contre 5 381
L’écart d’infrastructure est saisissant. Sur un total mondial d’environ 11 800 data centers, les États-Unis en concentrent à eux seuls 5 381 (mars 2024). L’Afrique entière n’en compte que 223, répartis dans 38 pays — soit moins de 2 % du total mondial (THD.tn / Cloudscene via Equilibre des Énergies).
Cette infrastructure est de surcroît fortement polarisée : l’Afrique du Sud centralise plus de 30 % des capacités continentales, suivie de pôles émergents au Nigeria, au Kenya, en Égypte et au Maroc.
Le contraste avec d’autres régions du Sud Global est frappant. Soutenue par sa législation protectrice — le Personal Data Protection Act — l’Inde atteignait une capacité installée de 1 600 MW fin 2024, avec plus de 100 milliards USD d’investissements prévus d’ici 2027 (CBRE South Asia, 2024). Le Moyen-Orient, porté par des réglementations strictes de stockage local en Arabie Saoudite et aux Émirats Arabes Unis, prévoit quant à lui de tripler sa capacité pour passer de 648 MW en 2024 à 3,3 GW d’ici 2030 (PwC / Gulf Data Centre Association).
Ce que ces chiffres révèlent : la souveraineté des données ne se décrète pas — elle se construit brique par brique, data center par data center. Et sur ce terrain, l’Afrique accuse un retard structurel que ni les câbles sous-marins ni les stratégies cloud ne suffisent à combler seuls.
3. L’oligopole du cloud : AWS, Azure et Google contrôlent 63 % du marché mondial
Cette asymétrie infrastructurelle consolide la domination des acteurs hyperscalers occidentaux. Au quatrième trimestre 2024, AWS (33 %), Microsoft Azure (20 %) et Google Cloud (10 %) captaient collectivement 63 % du marché cloud mondial (Synergy Research Group via Statista, février 2025).
En Afrique, cette domination est encore plus marquée. IDC MEA confirme que Microsoft, AWS et Google mènent le marché sud-africain — qui a crû de 25 % en 2024 — sans toutefois publier les parts exactes en accès libre.
Des alternatives commencent néanmoins à émerger. Huawei Cloud se déploie activement sur les marchés kényan, sud-africain et nigérian. Alibaba Cloud s’implante en Égypte et en Afrique du Sud. Des acteurs pan-africains comme Liquid Intelligent Technologies ou MTN gagnent en visibilité pour offrir un hébergement plus souverain. Ce mouvement de diversification fait écho au marché indien, où des champions locaux comme Tata Communications et Reliance Jio parviennent à concurrencer les géants de la tech.
Ces alternatives restent cependant marginales face au poids des trois hyperscalers américains — et leur montée en puissance sera déterminante pour l’autonomie numérique du continent dans les cinq prochaines années.
4. Le paradoxe des câbles sous-marins : connectés au monde, dépendants de lui
Si les data centers font défaut, l’infrastructure de transport se densifie massivement. En 2025, 77 systèmes de câbles sous-marins desservent le continent africain (TeleGeography, cité par Agence Ecofin, novembre 2025). Parmi eux : le câble 2Africa de Meta (45 000 km, 33 pays, achevé en novembre 2025 — le plus long câble sous-marin jamais construit), le câble Equiano de Google (opérationnel depuis 2023), et les systèmes PEACE et DARE1 reliant l’Afrique de l’Est à l’Asie et à l’Europe.
Mais une connectivité internationale abondante ne garantit pas l’autonomie. Le véritable goulot d’étranglement réside dans les points d’échange Internet (IXP). L’Afrique ne compte que 59 IXPs actifs dans 36 pays, contre plusieurs centaines de nœuds d’échange en Europe (African IXP Association, AFIX).
En l’absence d’infrastructures de peering locales suffisantes, une grande partie du trafic intra-africain transite physiquement par l’Europe ou les États-Unis — un phénomène appelé « tromboning » qui augmente la latence et génère un surcoût de transit estimé entre 30 % et 50 % (Internet Society).
La formule est simple : qui contrôle les tuyaux contrôle les données. Et aujourd’hui, les tuyaux africains passent encore par ailleurs.
5. L’horizon 2028 : trois signaux qui changent la donne
Face à ces vulnérabilités, plusieurs initiatives dessinent un horizon plus souverain pour la souveraineté des données dans le Sud Global.
La Déclaration de Cotonou (novembre 2025). Signée par les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, elle fixe un objectif ambitieux : rapatrier 40 % des données gouvernementales critiques dans des data centers régionaux d’ici 2028. C’est la première fois qu’un engagement collectif de cette ampleur est pris sur le continent.
Les nouvelles infrastructures sous-marines. L’achèvement de 2Africa (Meta) et l’opérationnalité d’Equiano (Google) offrent une connectivité inédite — à condition que les IXPs locaux se développent en parallèle pour en capter la valeur.
La souveraineté algorithmique. L’indépendance numérique s’étend désormais à l’intelligence artificielle elle-même. Des initiatives comme Masakhane NLP et Lelapa AI développent des modèles de langage entraînés sur des corpus de données africaines — wolof, dioula, afrikaans, swahili — illustrant une volonté de réappropriation culturelle et technologique qui va bien au-delà de la simple infrastructure.
Ma conviction : la souveraineté des données, nouveau front de la géopolitique de l’IA
La gouvernance des données redessine la géopolitique du Sud Global. Et la question n’est plus seulement de savoir comment se connecter au monde — mais comment bâtir les fondations matérielles d’une économie numérique véritablement indépendante.
Ce que cette analyse révèle, c’est que la bataille de l’IA ne se joue pas uniquement dans les laboratoires de San Francisco ou les data centers de Pékin. Elle se joue aussi dans les politiques de stockage de données au Nigeria, dans les IXPs manquants de Dakar, dans les LLMs entraînés en wolof à Nairobi.
Les économies émergentes qui gagneront la prochaine décennie numérique ne seront pas celles qui auront le plus copié les modèles occidentaux — mais celles qui auront eu le courage de construire les leurs.
Cet article accompagne l’infographie « Qui possède les données du Sud Global ? », publiée dans le cadre de ma thèse de MBA sur les modes d’adoption de l’IA dans les économies émergentes. Je réalise actuellement des entretiens qualitatifs avec des acteurs du digital dans les économies émergentes — si vous souhaitez contribuer, ma messagerie LinkedIn est ouverte.
Lien methodologique : https://blog.mbadmb.com/note-methodologique-utilisation-de-lia-notebooklm-pour-la-creation-de-linfographie-et-de-larticle-de-blog/