Soignants et numérique : une révolution sans mode d'emploi ?

La e-santé s'impose peu à peu comme un passage obligé dans la transformation digitale de notre système de soins. Pourtant, sur le terrain, les soignants, qui devraient être au centre de cette transition, se sentent souvent mis de côté. Entre outils peu intuitifs, absence de formation réelle et complexité des systèmes, beaucoup peinent à suivre. Ce décalage, s'il persiste, risque de compromettre la qualité des soins, la relation patient-soignant et même le fonctionnement global des établissements.

Une transition numérique imposée, plus que choisie
Télémédecine, DMP, Mon Espace Santé, logiciels de gestion, objets connectés... Le mouvement s'accélère, et avec lui la pression sur les professionnels. Censés simplifier le quotidien et optimiser les parcours de soins, ces outils sont souvent mal déployés et mal expliqués. Sur le terrain, les soignants parlent davantage d'une informatisation imposée, sans concertation ni accompagnement. Un virage technologique ressenti comme brutal et déconnecté de leurs réalités.
Interopérabilité : un mot, beaucoup d'obstacles
Un des plus gros freins reste le manque d'interopérabilité entre les différents outils. Dans la pratique, cela signifie devoir saisir plusieurs fois les mêmes données, naviguer entre différents logiciels qui ne communiquent pas, perdre du temps plutôt que d'en gagner. Le CI-SIS (Cadre d'Interopérabilité des Systèmes d'Information de Santé) et les recommandations de l'ANS sont là, mais peinent à se traduire concrètement dans les établissements.
Parfois, même au sein d'une même structure, les outils ne sont pas compatibles entre eux. Le quotidien devient alors un parcours d'obstacles technologiques, au lieu d'être un appui au soin.
Une formation initiale qui arrive tard... et trop timidement
Les cursus de formation des professionnels de santé intègrent encore très peu les compétences numériques. Nombreux sont les jeunes soignants qui entrent dans le monde du travail sans jamais avoir été formés aux outils qu’ils devront utiliser au quotidien. Le programme CAP Santé Numérique tente de combler ce vide, mais sa diffusion reste partielle. Depuis la rentrée 2024, les IFSI (instituts de formation en soins infirmiers) intègrent seulement 28 heures consacrées à la e-santé réparties sur trois ans. Une avancée, certes, mais bien insuffisante face à la complexité et la diversité des logiciels sur le terrain.
Chaque établissement ayant ses propres outils, les nouvelles recrues doivent souvent tout réapprendre une fois en poste. Ce qui nécessite du temps, des moyens, et un accompagnement qui fait souvent défaut.
En manque de repères, les soignants s'adaptent... tant bien que mal
Côté formation continue, le constat est similaire. Sans formation continue adaptée, les professionnels en exercice peinent à s’adapter. Certains évoquent une surcharge cognitive, une perte de temps liée à la complexité des interfaces, et une frustration croissante. Dans une étude de 2021, 66 % des répondants identifient le manque de temps et la méconnaissance de l’offre de formation comme les principaux freins à la formation continue au numérique en santé. Ce manque d’accompagnement fragilise l’adhésion au numérique et crée un fossé entre la technologie et la pratique médicale.
Le numérique, censé décharger, finit par alourdir la charge mentale. Le rôle du soignant s'hybride : il soigne, mais il gère aussi des données, des interfaces, des bugs. Un métier en mutation, sans toujours les clés pour l'accompagner. Un rapport de l'ANACT (Agence nationale pour l'amélioration des condition de travail) de 2024 reprend d'ailleurs les effets des transformations numériques sur les conditions de travail dans les établissements de santé.
Vers une e-santé connectée… au terrain !
Pour réussir la transformation numérique du système de santé, il est urgent d’impliquer les soignants dans la conception des outils, de renforcer la formation initiale et continue, et de développer des interfaces simples, ergonomiques et interopérables.
Mais au-delà des outils, il est tout aussi essentiel d'intégrer dans les institutions de pilotage de la santé numérique des professionnels de terrain, des soignants en exercice, afin que les décisions stratégiques soient ancrées dans la réalité du quotidien hospitalier ou libéral. La e-santé ne peut réussir sans celles et ceux qui la mettent en œuvre au quotidien.
Article de Noémie Agamaka
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