Santé mentale :
comment le digital rédessine l’accompagnement ?
ENTRETIEN AVEC STEPHANIE DE MIEULLE, DIRECTRICE DE PUBLICITE DU MAGAZINE PSYCHOLOGIES
« Récemment, le footballeur Hakimi se confiait sur sa santé mentale sur Instagram, cela crée un effet d’identification puissant. Ça permet aux gens de s’identifier et de se dire, je ne suis pas fou. »
– Stéphanie de Mieulle, directrice de publicité du magazine psychologies
Le digital ne transforme pas seulement notre façon de travailler ou de consommer. Il redéfinit aussi notre rapport à la santé mentale. En effet, depuis quelques années, les applications, contenus en ligne et IA spécialisés dans ce domaine, se multiplient et redessinent les parcours d’accompagnement. Ces usages numériques offrent ainsi des possibilités inédites pour prévenir et sensibiliser, mais posent également des questions éthiques.
Dans ce contexte, Stéphanie de Mieulle nous apporte un éclairage particulièrement pertinent sur la transformation digitale de la santé mentale. Issue du monde des médias, elle construit depuis plus de vingt ans un parcours solide dans la publicité. Après des débuts dans la presse spécialisée, elle rejoint des titres comme Télérama et le Monde, avant de se rapprocher des enjeux de marques et de communication chez JCDecaux. En 2014, elle rejoint Psychologies, d’abord comme directrice de marque, puis comme directrice de la publicité. Aujourd’hui, elle pilote les stratégies de communication et les campagnes de marques et d’institutions publiques, notamment sur des sujets sociétaux comme la santé mentale.
santé mentale : une parole libérée et amplifié grâce au digital
Longtemps considéré comme tabou, la santé mentale s’impose aujourd’hui dans l’espace public. Et pour Stéphanie de Mieulle, la montée en puissance des sujets liés à cette question ne traduit pas une nouveauté. « En réalité, elle a toujours existé. La vraie différence, c’est qu’on en parle beaucoup plus. Le tabou est en train de se lever grâce aux réseaux sociaux », explique-t-elle. « Récemment, par exemple, le footballeur Hakimi témoignait de son expérience de dépression sur instagram, cela crée un effet d’identification puissant. Ça permet aux gens de s’identifier et de se dire, je ne suis pas fou. Et ça, c’est fondamental ».
On comprend ainsi, que le digital et les réseaux sociaux notamment joue un vrai rôle d’accélérateur. Elle rappelle d’ailleurs que la santé mentale n’a jamais été aussi présente dans le débat public, qu’ils s’agissent de célébrités ou de personnes normales, la parole se libère. Et qu’elle a été désigné grande cause nationale en 2025 et reconduit en 2026, ce qui illustre l’importance accordée à cette thématique.
Le digital, un nouvel outil de prévention
Mais au-delà de la prise de parole, le digital s’impose progressivement comme un outil de prévention et offre de nouvelles opportunités pour la prévention, notamment auprès des jeunes. Stéphanie de Mieulle cite des dispositifs expérimentés par le magazine psychologies en partenariat avec des institutions publiques pour accompagner les jeunes. A travers un questionnaire digital disponible sur le site web du magazine des jeunes répondaient régulièrement à des questions sur leur état émotionnel : « L’idée, c’était de distinguer ce qui relève du normal et ce qui doit alerter. Avoir un coup de blues le dimanche soir, ce n’est pas grave. En revanche, ressentir des symptômes physiques très forts liés au stress, comme des nausées avant un examen, ça peut être un signal. »
Ces dispositifs permettent un suivi dans le temps et aident à détecter les signaux faibles, afin de concevoir des solutions. Mais leur efficacité se heurte à la difficulté de collecter des données sensibles : « Tout ce qui touche à la santé est très encadré par le RGPD, et c’est normal », précise-t-elle. Cette contrainte limite encore la compréhension globale de certains troubles, notamment les TOC, par exemple où il est important faire un suivi personnalisé.
des campagnes de sensibilisation de plus en plus digitalisées
Cette transformation se reflète également dans les stratégies de communication. Dans ses fonctions, Stéphanie de Mieulle observe une évolution nette des demandes, notamment du côté des acteurs publics.
Elle explique recevoir de plus en plus de briefs liés à des campagnes de sensibilisation à la santé mentale au sein du magazine psychologies (brand content et digital). Et dans ce cadre, le digital s’impose désormais comme un levier incontournable.
Ces campagnes ne se limitent plus à des formats traditionnels, elles intègrent en effet des dispositifs digitaux capables de toucher des audiences larges, mais aussi de s’adapter aux usages. « Le digital permet de toucher des audiences plus larges, mais aussi de s’adapter aux usages, notamment chez les jeunes ». Explique-t-elle d’ailleurs.
Face à cette mutation, les campagnes abordant ce sujet combinent ainsi de contenus interactifs, et multi-plateformes. Mais elles impliquent également une responsabilité éditoriale : « En tant que média, on a une responsabilité, s’assurer que l’information diffusée est juste. »
application, diagnostic en ligne, IA : démocratisation ou dérives ?
Parallèlement, de nombreux outils numériques émergent. C’est le cas des applications de bien-être ou encore des IA compagnons qui participent à démocratiser l’accès à la santé mentale.
Selon Stéphanie de Mieulle, ils peuvent constituer un premier pas pour ceux qui hésitent encore : « Certaines personnes n’osent pas consulter directement, donc ces outils peuvent les aider à mettre des mots sur ce qu’elles ressentent. »
Mais elle rappelle que ces dispositifs ne remplacent jamais un accompagnement professionnel. Cette prudence vaut aussi pour l’IA, qui commence à être utilisée comme outil psy : « J’ai moi-même testé en posant une question très sensible à une IA. La réponse était structurée, avec une forme d’empathie même si évidemment, il n’y a pas d’émotion réelle. Et surtout, l’outil redirige immédiatement vers des dispositifs d’aide, comme les numéros de prévention du suicide. »
une transformation inévitable, mais à encadrer
Pour Stéphanie de Mieulle, la transformation digitale de la santé mentale est inévitable et offre un potentiel énorme, à condition d’être encadrée. « Tout se digitalise, donc la santé mentale aussi. La question, ce n’est pas d’être pour ou contre, mais de savoir comment on encadre ces usages ».
Entre innovation, démocratisation de l’accès et enjeux éthiques, le digital redéfinit la manière dont nous comprenons et accompagnons la santé mentale. Mais pour que cette évolution profite réellement à tous, l’accompagnement humain restent indispensables.
Conclusion
La santé mentale se digitalise, et avec elle, notre manière de l’appréhender qui évolue aussi. Au-delà des outils, c’est une nouvelle culture de la prévention et de l’accompagnement qui se dessine. Comme le rappelle Stéphanie de Mieulle, le digital ouvre des perspectives inédites. Mais il exige aussi discernement et responsabilité. Dans ce mouvement, l’enjeu est de prendre le meilleur de la technologie sans jamais perdre l’humain.