Réseaux sociaux, intelligence artificielle et santé mentale : quels impacts sur les jeunes ? Le regard d’une experte de la veille en santé
Les réseaux sociaux et les outils d’intelligence artificielle occupent aujourd’hui une place centrale dans le quotidien des jeunes. Ils facilitent l’accès à l’information, favorisent les échanges et offrent de nouvelles opportunités d’apprentissage ou de créativité. Pourtant, leur développement soulève également de nombreuses interrogations. Comment influencent-ils les comportements ? Quels effets peuvent-ils avoir sur les émotions et la santé mentale ? Et surtout, comment accompagner les jeunes face à ces nouveaux usages ?
Pour mieux comprendre ces enjeux, j’ai rencontré Tamara Andric, chargée de veille en santé, prévoyance et assurance emprunteur. Son métier consiste à surveiller les évolutions du système de santé, les innovations numériques, les nouvelles pratiques des utilisateurs ainsi que les recherches scientifiques susceptibles d’avoir un impact sur les politiques de prévention et les offres d’assurance.
À travers son activité de veille, elle observe quotidiennement les liens qui se dessinent entre les usages numériques, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et la santé mentale.
Les réseaux sociaux : un impact qui dépend avant tout des usages
Contrairement à certaines idées reçues, Tamara Andric refuse de considérer les réseaux sociaux comme responsables à eux seuls de la dégradation de la santé mentale. Elle rappelle que les études montrent avant tout une corrélation entre certains usages problématiques et l’apparition de troubles psychologiques.
Le défilement infini des contenus (« scroll » compulsif), les comparaisons permanentes avec les autres utilisateurs, la recherche constante de validation ou encore l’exposition répétée à des contenus anxiogènes constituent aujourd’hui plusieurs facteurs de risque. Les algorithmes occupent également une place importante dans cette réflexion. En proposant des contenus toujours plus proches des centres d’intérêt des utilisateurs, ils peuvent parfois enfermer certains jeunes dans des environnements numériques favorisant des pensées négatives ou renforçant des fragilités déjà existantes. Les contenus liés aux troubles alimentaires, à l’image corporelle ou encore certaines communautés en ligne illustrent parfaitement ces mécanismes.
Cependant, elle nuance immédiatement ce constat : les réseaux sociaux peuvent également constituer un espace d’entraide, de partage d’expérience ou de soutien social, notamment pour des jeunes isolés.
Autrement dit, ce n’est pas uniquement la technologie qui influence la santé mentale, mais bien la manière dont elle est utilisée.
Une évolution qui préoccupe de plus en plus les professionnels
Selon Tamara Andric, les problématiques de santé mentale chez les jeunes sont devenues particulièrement visibles ces dernières années. Si la pandémie de Covid-19 a marqué un tournant important, elle estime que l’essor du numérique est désormais un sujet incontournable. Les institutions internationales, les professionnels de santé et les compagnies d’assurance accordent une attention croissante aux conséquences psychologiques liées aux usages numériques. Son travail consiste justement à identifier ces évolutions grâce à une veille reposant sur des publications scientifiques, des recommandations institutionnelles, des conférences spécialisées ainsi que des analyses de marché.
Parmi les principaux sujets étudiés figurent les troubles anxieux, les comportements addictifs liés aux écrans, les effets des réseaux sociaux sur l’estime de soi, mais aussi les nouveaux usages de l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle change déjà les comportements
Au-delà des réseaux sociaux, l’intelligence artificielle transforme progressivement les habitudes des jeunes :
Tamara Andric observe que les IA génératives sont désormais utilisées pour de nombreux besoins : aide aux devoirs, créativité, recherche d’informations, mais aussi, de plus en plus, comme soutien émotionnel. Certains jeunes préfèrent ainsi se confier à une intelligence artificielle plutôt qu’à leur entourage ou à un professionnel de santé. Cette évolution soulève donc de nouvelles interrogations. L’un des phénomènes émergents qui retient particulièrement son attention est celui des « compagnons IA ». Ces assistants conversationnels, conçus pour interagir de manière empathique, peuvent progressivement créer un véritable attachement émotionnel chez certains utilisateurs. Si ces outils peuvent apporter un sentiment d’écoute, ils présentent également un risque d’isolement lorsque les relations virtuelles remplacent progressivement les interactions humaines.
Autre point de vigilance : les contenus générés par intelligence artificielle. Des images toujours plus réalistes ou des représentations physiques idéalisées pourraient accentuer les complexes corporels ou renforcer certains troubles alimentaires chez des jeunes déjà fragilisés.
Des jeunes particulièrement vulnérables
Au cours de notre échange, Tamara Andric insiste sur un élément essentiel : tous les jeunes ne sont pas exposés de la même manière aux risques du numérique. Certaines vulnérabilités psychologiques ou sociales amplifient fortement les effets des réseaux sociaux et des intelligences artificielles. Les jeunes souffrant déjà d’anxiété, de dépression, d’une faible estime d’eux-mêmes ou de troubles du comportement alimentaire apparaissent plus sensibles aux mécanismes de comparaison sociale entretenus par les plateformes numériques. À cela s’ajoutent parfois des facteurs sociaux tels que l’isolement, les difficultés familiales, le harcèlement scolaire ou la précarité.
Selon elle, ces différents éléments expliquent pourquoi certaines personnes développent un usage problématique du numérique alors que d’autres conservent une relation parfaitement équilibrée avec ces outils.
Prévenir plutôt que subir
Face à ces évolutions, Tamara Andric estime que la prévention constitue aujourd’hui le principal levier d’action :
– Les professionnels de santé peuvent développer davantage de programmes d’accompagnement consacrés aux risques numériques.
– L’école possède également un rôle déterminant. Au-delà de l’apprentissage des outils numériques, les jeunes devraient comprendre le fonctionnement des algorithmes, apprendre à exercer leur esprit critique et développer une utilisation plus responsable des plateformes.
– Les compagnies d’assurance commencent elles aussi à s’engager dans cette démarche en proposant des campagnes de sensibilisation, des actions de prévention ou encore des services d’accompagnement psychologique intégrés à leurs contrats.
Elle observe d’ailleurs que les discours institutionnels évoluent progressivement. Les organisations comme l’OMS ne se limitent plus au simple temps passé devant les écrans. Elles mettent désormais davantage l’accent sur la qualité des environnements numériques et sur les déterminants numériques de la santé mentale.
Une technologie qui n’est ni bonne ni mauvaise
L’un des messages les plus marquants de cette rencontre est sans doute celui-ci : il ne faut ni idéaliser ni diaboliser l’intelligence artificielle.
Selon Tamara Andric, ces technologies peuvent représenter une formidable opportunité lorsqu’elles sont utilisées de manière éthique. Certaines IA sont déjà capables d’identifier des signes de détresse psychologique au cours d’une conversation et d’encourager les utilisateurs à consulter un professionnel ou à contacter un service d’urgence.
Dans les années à venir, l’intelligence artificielle devrait s’intégrer encore davantage dans les domaines de l‘éducation, de la santé ou de la prévention. Son impact dépendra essentiellement des choix réalisés aujourd’hui en matière de réglementation, d’éthique et d’éducation au numérique.
Ce qu’il faut retenir
Cette rencontre met en lumière une réalité souvent plus nuancée que les débats auxquels nous assistons quotidiennement.
Les réseaux sociaux comme les outils d’intelligence artificielle influencent bien les comportements, les émotions et, dans certains cas, la santé mentale des jeunes. Toutefois, ces effets ne sont ni automatiques ni identiques pour tous. Ils dépendent largement des usages, des contextes de vie et des vulnérabilités propres à chacun.
Ce qui ressort avant tout de cet entretien, c’est l’importance de développer une véritable culture du numérique. Comprendre le fonctionnement des algorithmes, apprendre à utiliser l’intelligence artificielle avec recul et renforcer les actions de prévention apparaissent aujourd’hui comme des enjeux majeurs.
Dans une société où les technologies évoluent plus vite que les usages, le véritable défi ne consiste pas seulement à innover, mais à faire en sorte que ces innovations contribuent réellement au bien-être des jeunes plutôt qu’à fragiliser leur santé mentale.