Recontre avec un expert du cinéma

et son avis sur l’impact de l’IA

De nos jours, l’IA occupe une place de plus en plus importante dans notre société, s’infiltrant progressivement dans tous les secteurs, y compris les effets visuels dans le cinéma

Après avoir rédigé un article sur « les impacts de l’IA sur les métiers du cinéma » j’ai souhaité explorer l’un des métiers que je considère comme étant particulièrement impacté par cette émergence. Sébastien Folio, compositing artist chez Mathematics, a accepté de répondre à mes questions.

Parcours personnel : Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler dans l’industrie des effets visuels chez Mathematics et quels sont vos missions ?

 » Pendant mes années de lycée, j’ai eu l’opportunité de participer à un salon où divers métiers étaient présentés. À ce moment-là, je n’avais pas encore d’idée précise sur mon avenir professionnel. C’est là que j’ai découvert l’ESV, une école qui m’a beaucoup intéressée. Après, j’ai poursuivi avec à l »INOV à Bordeaux ou j’ai éffectué un stage de fin d’année. J’ai alors choisi de faire mon stage chez Mathematics, et c’est là que tout a changé. Bien que je n’aie pas eu de projet de carrière clair avant, ce stage a véritablement éveillé ma passion pour ce domaine.

Je travaille chez Mathematics en tant que compositing artist depuis 3 ans. Mes missions incluent la modélisation 3D, la correction d’erreurs visuelles, les retouches sur les acteurs et la création d’effets spéciaux.  » 

Missions spécifiques : Parmi vos missions (intégration 3D, retouches, effets spéciaux), laquelle vous passionne le plus, et pourquoi ?

 » Ce que je préfère, c’est l’intégration 3D, car c’est à la fois technique et visuel. Le défi consiste à rendre l’élément 3D le plus réaliste possible. Par exemple, si on me fournit un robot modélisé en 3D, je dois l’intégrer dans un film ou une vidéo, en ajustant les couleurs, les reflets et les ombres pour qu’il semble parfaitement naturel. Il faut que le métal du robot apparaisse vraiment métallique, que le soleil se reflète dessus, et que les ombres soient bien positionnées pour créer une illusion de réalité.  » 

  • Donc, on vous donne les éléments et vous devez réussir à les incruster dans un film ou une vidéo ?

 » La plupart du temps, on me fournit plusieurs éléments et un brief. Mon rôle est ensuite de les faire correspondre et de les intégrer de manière cohérente dans la scène

Chaque élément que j’intègre représente un nouveau défi. Parfois, il faut ajuster la lumière, les ombres ou les couleurs pour que tout s’harmonise parfaitement. Par exemple, si j’intègre une lumière allumée dans la scène, je devrai éclaircir le visage de l’acteur en fonction de la position de l’éclairage pour rendre l’ensemble réaliste.  » 

Collaboration avec les clients  : Comment adaptez-vous les effets visuels pour qu’ils soient alignés avec l’identité visuelle ou les attentes des clients ? Et qui sont vos plus gros clients ? 

 » Au départ, nous recevons un brief du client qui nous explique ses attentes. Nous créons une première version (V1), puis nous recevons des retours. Parfois, ces retours peuvent être totalement différents de ce qui était initialement demandé. Cela dépend vraiment des goûts du client, de sa direction artistique, et nous devons nous adapter en fonction. Avec le temps, nous finissons par comprendre leur vision. Par exemple, ils peuvent demander une lampe rouge, mais après l’avoir vue, ils préfèrent une lampe verte. Parfois, après plusieurs modifications, ils décident finalement de ne plus inclure de lampe du tout.  » 

  • Et en général, combien de versions sont nécessaires avant d’obtenir la version finale ?

 » Ça varie beaucoup en fonction du client. En général, cela se fait entre 5 et 15 versions. Mais pour les clients plus pointilleux, cela peut aller jusqu’à 40 versions, surtout s’ils ne savent pas exactement ce qu’ils veulent.  » 

IA et le digital : Selon vous, comment l’intelligence artificielle transforme-t-elle les métiers des effets visuels et de la postproduction ?

 » L’intelligence artificielle simplifie et accélère de nombreuses étapes, notamment la création rapide de premiers visuels, templates ou maquettes pour les clients. Cela leur permet d’avoir une idée plus concrète et de prendre des décisions plus facilement, surtout quand ils ne savent pas exactement quelle direction artistique choisir.  » 

IA dans votre travail : Vous utilisez l’IA avec parcimonie. Quels sont les cas où l’IA vous offre une réelle valeur ajoutée, et pourquoi ?

 » Je l’utilise principalement pour automatiser les tâches répétitives. Par exemple, lorsque je dois créer un masque pour un personnage afin d’intégrer un élément, comme une maison en arrière-plan, l’IA m’aide à générer ce masque. Même si les résultats ne sont pas encore parfaits, cela reste un gain de temps considérable et me facilite le travail sur plusieurs aspects techniques.  » 

Limites de l’IA : Pensez-vous que l’IA pourra un jour remplacer totalement le travail humain dans votre domaine ou restera-t-elle un simple outil complémentaire ?

 » C’est difficile à prédire, mais je pense que l’IA restera un outil complémentaire. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer qu’elle puisse remplacer complètement l’humain dans nos métiers. Beaucoup d’aspects exigent un niveau de détail et de précision que les outils actuels ne peuvent pas encore atteindre. Par exemple, créer un film d’une heure et demie sans aucune erreur technique est quasiment impossible avec les technologies actuelles. Bien que l’IA permette déjà de produire des résultats impressionnants sur de courtes séquences, l’intervention humaine reste essentielle pour corriger les problèmes qui persistent.

De plus, l’humain joue un rôle clé dans l’esthétique et le design. L’IA a encore du mal à comprendre réellement les attentes d’un client ou les émotions qu’il souhaite transmettre à travers des visuels. Un œil humain sera toujours nécessaire pour interpréter et ajuster ces aspects afin de répondre aux besoins artistiques et émotionnels.  » 

Éthique et IA : Quels enjeux éthiques identifiez-vous dans l’utilisation de l’IA pour la retouche d’images ou la création de contenu numérique.

 » L’un des principaux enjeux éthiques concerne la création de personnages avec l’IA, en particulier lorsqu’ils pourraient ressembler à des personnes célèbres ou réelles sans leur consentement. Cela peut poser des problèmes juridiques et éthiques, car l’utilisation de l’image d’une personne connue nécessite des accords spécifiques. Actuellement, il n’existe pas encore de lois ou de réglementations claires sur ce sujet, ce qui complique les choses.

Pour moi, tout dépend de l’intention derrière l’utilisation de l’IA. Chacun est responsable d’utiliser ces outils de manière éthique et doit en assumer les conséquences en cas de mauvaise utilisation. Personnellement, dans mon travail, je n’utilise pas l’IA pour créer ou reproduire des personnages. Mon usage reste très limité à des tâches techniques, sans risque éthique direct. Mais à mesure que ces technologies progressent et deviennent plus puissantes, il sera essentiel de soulever ces questions et d’établir des cadres clairs.  » 

Défis et avenir : Quel a été votre plus grand défi ? 

 » Chaque film apporte son lot de défis, mais ils sont souvent liés à des aspects techniques. Cela dépend, par exemple, de la caméra utilisée, des angles de prise de vue, de la présence ou non de fonds verts, ou encore de la position des acteurs et de l’éclairage. Une lumière mal placée ou des acteurs mal positionnés peuvent rendre le travail beaucoup plus complexe et rallonger considérablement les délais.  » 

  • Donc, ce sont davantage des contraintes techniques que des attentes client ?

 » Oui, la plupart du temps, les défis sont avant tout techniques. Les attentes des clients jouent un rôle, mais ce sont souvent les aspects techniques qui rendent le travail plus difficile.  » 

Vision du futur : Comment voyez-vous l’évolution des métiers dans votre secteur dans les 5 à 10 prochaines années, notamment avec l’arrivée croissante de l’IA ?

 » Je ne pense pas que l’IA va révolutionner complètement notre secteur, mais elle sera beaucoup plus présente et utilisée, principalement comme un outil d’optimisation. Son rôle sera surtout d’accélérer les processus, d’augmenter la productivité et d’automatiser les tâches répétitives qui prennent du temps.

Pour moi, l’IA deviendra un outil d’assistance intégré au quotidien, permettant de se concentrer sur les aspects créatifs et techniques qui nécessitent une expertise humaine.  » 

Source d’inspiration : Y a-t-il un projet ou un film auquel vous avez contribué qui reste une fierté pour vous ? Pourquoi ? 

 » Le tout premier film auquel j’ai participé reste une grande fierté, car il est sorti au cinéma. Cela signifie que des milliers de personnes ont pu voir mon travail à l’écran. Ce film, King, racontait l’histoire d’un petit lionceau que nous devions intégrer en 3D, ce qui était à la fois technique et très gratifiant.

Sinon, j’ai également travaillé sur La Guerre des Lulus et The Walking Dead. J’ai réalisé des publicités pour Lancôme, ainsi que des clips pour des artistes comme Lil Nas X, et même des projets pour Apple. Chacun de ces projets est spécial, mais le premier reste toujours inoubliable.  »