
Fin décembre 2019 en France, 80 organisations rédigent un appel pour demander l’interdiction de l’utilisation de la reconnaissance faciale sécuritaire, y compris ce qui est déjà utilisé aujourd’hui, comme les portiques parafe à l’aéroport. En 2018, la reconnaissance faciale est un marché qui ne cesse de se développer et qui représentait 4,5 milliards de dollars. D’ici 2026, ce marché devrait connaitre +10% de croissance par an. Petit tour d’horizon de ce sujet encore méconnu en France et qui commence pourtant à gagner en importance.
Tout d'abord, qu'est-ce que la reconnaissance faciale ?
La reconnaissance faciale est une technologie combinant les techniques biométriques, l’intelligence artificielle, la cartographie 3D et le Deep Learning pour comparer et analyser le visage d’une personne afin de l’identifier. Rien de plus simple que la reconnaissance faciale : il faut commencer par capturer une photo référente, qui sera stockée afin de faire des comparaisons ultérieures. Avec la caméra, on va comparer de nouvelles images à cette référente pour vérifier s’il s’agit du bon visage. Pour cela, l'algorithme va entrer les points importants à capter pour reconnaitre un visage comme la position des yeux, de la bouche, etc, afin d’être plus fin dans la reconnaissance faciale.
La reconnaissance faciale, une technologie déjà installée en France
Avant de parler plus en détail du logiciel ALICEM, revenons sur l’apparition de la reconnaissance faciale en France. Cette technologie est arrivée en France à partir de 2011, avec le déverrouillage des smartphones Android par reconnaissance faciale. Cette technologie s’est révélée tellement efficace qu’Apple a changé son déverrouillage par empreinte digitale pour la reconnaissance faciale depuis 2017.
La reconnaissance faciale régule et sécurise les flux de voyageurs aux aéroports et aux gares. Ainsi, à la gare du Nord de Paris on l'utilise depuis 2017 pour passer la douane afin de prendre l’Eurostar, et depuis l’été 2018 aux aéroports Charles de Gaulle et Orly. Les portiques Parafe comparent le visage d’une personne avec la photo de son passeport biométrique présenté lors de son contrôle. Pour utiliser ces portiques, il faut avoir un passeport biométrique et être ressortissant d’un des 32 pays suivants : ceux de l’UE, la Norvège, l’Islande, le Liechtenstein, la Suisse ; et il faut être majeur. Pour le moment, on peut encore choisir d’utiliser ou non ces portiques aux aéroports, et les photos ne sont pas stockées.
La région Provence-Alpes-Côte d'Azur, amatrice de reconnaissance faciale sécuritaire
Cependant, les exemples plus frappants de l’utilisation de la reconnaissance faciale en France sont ceux de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur.
Nice, qui détient déjà le record national du nombre de caméras de surveillance, a testé un système de reconnaissance faciale lors du carnaval 2018. Son but est d’identifier des personnes d’intérêt et qui présentent un risque sur un événement de cette nature, comme des personnes fichées par exemple. Ce logiciel, pour reconnaitre des personnes dans une foule, croise les images de vidéosurveillance avec une base de données. Il faut donc déjà avoir vu la personne pour pouvoir la reconnaitre. Pour cela, 1000 bénévoles ont accepté de fournir leur photo. Tout l’enjeu est de savoir à quelles données la police pourrait avoir accès pour étendre la technologie au quotidien. En effet, Martin Drago, juriste à la Quadrature du Net, une association qui lutte pour les libertés et droits de la population sur Internet, déclare* :
« Le problème des bases de données, c’est que ce n’est jamais vraiment sécuritaire. Il y a toujours une fuite. Et d’ailleurs, une des bases de données utilisée par les Chinois pour la reconnaissance faciale a fuité et toutes les données de tout le monde ont été répandues sur Internet ».
Toujours en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, 2 lycées souhaitent expérimenter la reconnaissance faciale à Marseille et Nice pour surveiller les entrées et sorties au sein des établissements. 4 associations ont déposé un recours afin d’empêcher l’expérimentation, dont la Quadrature du Net.
Martin Drago souligne* le vide juridique auquel on fait face en France :
« En France, il n’y a aucune loi qui encadre. Aujourd’hui, on a juste le règlement général de protection des données personnelles (RGPD) qui pourrait encadrer mais c’est beaucoup trop large, ce n’est pas du tout assez spécifique et ce qui fait qu’il n’y a pas de garde-fou qui existe. Le seul garde-fou qui pourrait exister, c’est la CNIL, c’est-à-dire l’autorité de protection de la vie privée en France. Mais, depuis l’entrée en vigueur du règlement général de protection des données, elle n’a plus à autoriser le déploiement de cette nouvelle technologie. Son contrôle n’est plus qu’à postériori. ».
Cette association questionne également l’efficacité de la reconnaissance faciale :
« Aujourd’hui, il n’y a aucune preuve que la reconnaissance faciale apporte une réelle sécurité. Et même si on revient à l’étape d’avant, celle de la vidéosurveillance, il n’y a aucune étude générale sur : est-ce que la vidéosurveillance a aidé à la sécurité ? Ca n’a pas empêché les attentats de Nice où c’était pourtant, déjà, un déploiement massif de vidéosurveillance. Alors que Estrosi l’avait bien dit avant sur les attentats de Paris, en disant : « A Nice, ça n’arrivera jamais. » Mais la vidéo surveillance n’a pas aidé à ça. Et en fait, la reconnaissance faciale n’empêchera jamais un attentat. Au mieux, ça aidera à postériori, pour reconnaitre celui qui l’a fait. »

ALICEM : La reconnaissance faciale pour tous ?
Mais alors, qu'est-ce qu'ALICEM, ce logiciel développé par le gouvernement, et pourquoi le mettre en place ?
Le logiciel ALICEM (pour Authentification en Ligne Certifiée sur Mobile) utilise la reconnaissance faciale pour se connecter aux sites internet des services publics comme la CAF ou le service des impôts. Pour vérifier notre identité lors de notre authentification, le logiciel compare les photos qu’on lui donne avec les photos de notre passeport biométrique. Mais cela signifie donc que nous devrions donner au gouvernement une image parfaite pour qu’elle puisse nous reconnaitre, et donc permettre au gouvernement Français de posséder une immense base de données avec le visage de chaque citoyen français. Cédric O, secrétaire d’Etat au numérique, souligne que ce logiciel n’est pas risqué pour la sécurité des citoyens puisque l’Etat français s’engage à garantir l’identité de ses citoyens et les photos données au logiciel. Mais l’ONG La Quadrature du Net pense qu’il s’agit d’un moyen pour lutter contre l’anonymat en ligne, droit n°1 sur Internet. Pour elle, c’est un premier pas vers le tout reconnaissance faciale. Le Monde souligne par ailleurs que cela fait 10 ans que le gouvernement français multiplie les tests sur la reconnaissance faciale.
Une reconnaissance faciale pas si démocratique
Le problème posé par ce logiciel, outre la sécurisation des données des citoyens et la création d’une base de données par le gouvernement, est celle du respect de la loi par le gouvernement. Aujourd’hui, le frein à la reconnaissance faciale en France est le RGPD, règlement voté à l’échelle Européenne, qui interdit « l’utilisation de la reconnaissance faciale sans le consentement des personnes qui y sont soumises ». Or, comment ce consentement pourrait être donné dans le cadre de caméras de surveillance qui utiliserait la reconnaissance faciale ?
Tandis que certaines municipalités demandent à avoir un cadre juridique plus ouvert pour développer les tests et ainsi assurer plus de sécurité et de surveillance, l'association la Quadrature du Net dépose un recours en juillet 2019 auprès du Conseil d'Etat pour obtenir l'annulation du décret qui permet la création d'ALICEM. Arthur Messaud, juriste à la Quadrature du Net, souligne* le risque de surveillance permanente et invisible que cela induit. Il déclare :
« L’application ALICEM est une menace car elle induit une banalisation de la reconnaissance faciale. Le ministère veut rendre culturellement acceptable une technologie qui fait largement débat aujourd’hui au sein de la société civile. Nous sommes inquiets car le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner lie indirectement l’application et les politiques de lutte contre la haine et l’anonymat sur Internet. Nous avons le sentiment qu’Alicem pourrait devenir un outil pour lutter contre l’anonymat en ligne.»
Dans un avis rendu en octobre 2018, la CNIL critiquait également le projet car selon elle, le consentement de l’utilisateur est biaisé : pour utiliser Alicem, l’utilisateur est obligé de recourir à la reconnaissance faciale, sans quoi le service n’est pas accessible. Le gouvernement, en dépit de cette mise en garde de la CNIL, qui réclame la mise en place d’un débat public pour encadrer le développement de la reconnaissance faciale, a poursuivi le lancement d’Alicem. Didier Baichère, député de La République en marche, appelle également à un débat sur l’utilisation de ces technologies et souligne sa nécessité :
« Il n’y a pas que des éléments négatifs à l’utilisation de ces technologies, mais les citoyens n’ont pas été consultés. Il faut que l’on connaisse l’acceptabilité sociale sur le sujet.»
Reconnaissance faciale, démocratie, futur : qu'en penser ?
Tout n’est pas blanc ou noir dans ce monde. La reconnaissance faciale peut avoir de grandes utilités : elle a par exemple été utilisée pour retrouver des enfants disparus dans des bases de données pédo-pornographiques. En 2020, alors que la technologie et la production de données personnelles prennent toujours plus de place dans notre quotidien et notre vie privée, est-il encore juste de dire « ce n’est pas grave, ça ne m’importe pas, je n’ai rien à cacher ? ». Ce n’est pas tant le fait d’avoir quelque chose à cacher qui est ici en jeu, mais plutôt la possibilité de pouvoir le faire si on le souhaite. Raisonner ainsi nous amènerait à se voir doucement supprimer des libertés personnelles, des libertés d’expression, sans que l’on s’en rende compte. Nous approfondirons dans le prochain article les utilisations dans le monde de la reconnaissance faciale et ses dérives et menaces.
*Interventions de la Quadrature du Net dans cette vidéo Youtube et cette autre-là.