Quand le numérique devient une chance pour l’éducation au Burkina Faso
Dans un monde où on parle beaucoup d’intelligence artificielle, de data et de transformation digitale, on oublie souvent une question simple : à qui tout ça profite vraiment ? Zack, développeur et ancien étudiant en mathématiques au Burkina Faso, a essayé d’apporter une vraie réponse très concrète à cette question.
Son projet : une application éducative pensée pour les élèves burkinabè, adaptée à leurs réalités, leurs contraintes… et surtout à leur connexion Internet souvent limitée.
Un projet né entre deux continents
Zack a grandi au Burkina Faso, où il a passé 24 ans de sa vie, jusqu’à obtenir un master de mathématiques. Il connaît par cœur les difficultés du terrain : manque de ressources, problèmes d’infrastructures, accès compliqué à l’information.
En parallèle, il fait des allers-retours avec la France. Et là, il remarque quelque chose :
les jeunes au Burkina ont des smartphones, ils sont connectés, mais pas forcément pour apprendre.
« Aller sur Facebook, ce n’est pas mal. Mais ne faire que ça, c’est dommage. »
De cette prise de conscience va naître l’idée : et si ces téléphones devenaient des outils d’apprentissage plutôt que seulement des outils de divertissement ?
Une appli pour les profs, pensée pour les élèves
Entre 2018 et 2020, Zack travaille sur un projet ambitieux :
✅ une application mobile pour les élèves
✅ un éditeur de cours pour les enseignants
L’objectif : permettre aux professeurs de créer des contenus pédagogiques qui seront ensuite accessibles sur téléphone par leurs élèves.
L’appli n’est pas une vitrine technologique. Elle est au contraire pensée pour les contraintes locales :
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pas de vidéos lourdes, qui demandent une bonne connexion ;
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des cours en texte et en audio ;
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une connexion Internet nécessaire une seule fois au départ, pour s’authentifier et récupérer les cours ;
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ensuite, tout fonctionne hors ligne, grâce à un système de compression et de stockage local.
L’application est d’abord déployée dans une seule école :
👉 l’école évangélique, où les élèves peuvent accéder aux contenus créés par leurs enseignants.
Quand la politique freine l’innovation
Fort de cette première mise en place, Zack voit plus loin. En 2021, il se rend au Burkina et présente le projet au ministère de l’Éducation. Il a un atout précieux : l’un de ses anciens professeurs d’université est devenu ministre.
Il rencontre une délégation, expose les fonctionnalités, explique le potentiel :
rendre l’éducation plus accessible à l’échelle nationale, en s’appuyant sur un outil déjà développé et testé sur le terrain.
Le projet intéresse. Il est pris au sérieux. On lui demande de la documentation. Il y a une dynamique.
Puis, tout s’arrête net.
En janvier 2022, un coup d’État renverse le gouvernement en place.
Le ministre change, les interlocuteurs aussi. Les portes se referment. Zack perd ses points de contact, et avec eux, la possibilité de faire avancer le dossier.
Il avait pourtant investi du temps, de l’énergie et même de l’argent personnel pour porter ce projet.
Mais sans relais politique, impossible d’aller plus loin.
« Le problème, ce n’est pas toujours l’argent. C’est d’être suivi. »
L’engagement continue, autrement
Même si l’application n’a pas (encore) atteint l’ampleur qu’il imaginait, Zack n’a pas lâché l’éducation.
Il retourne régulièrement au Burkina, et en décembre, il animera des formations au développement logiciel. L’idée, là encore, est très simple :
montrer tout ce qu’on peut faire avec des outils basiques :
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des téléphones,
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des ordinateurs peu puissants,
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du HTML, du CSS,
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des notions simples mais solides.
L’objectif : passer du statut de simple utilisateur à celui de créateur.
Ne plus seulement regarder le numérique évoluer, mais comprendre comment il fonctionne, et pourquoi pas, le transformer.
L’IA comme outil, pas comme menace
Zack parle aussi beaucoup d’intelligence artificielle.
Il l’utilise déjà dans son entreprise, mais pas forcément pour se faire remplacer :
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il s’en sert pour vérifier des choses, gagner du temps,
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et surtout, il s’intéresse aux agents IA, ces systèmes qui peuvent interagir avec les données d’une entreprise pour apporter des réponses utiles.
Pour lui, l’IA va clairement bousculer le marché du travail. Il cite notamment les licenciements massifs chez Amazon, en partie liés à l’automatisation.
Mais il ne voit pas l’IA uniquement comme une menace.
« L’IA ne va pas tout remplacer, mais elle va nous pousser à aller vers autre chose. »
Selon lui, les tâches répétitives vont disparaître, et de nouveaux métiers vont émerger autour de la conception, du pilotage et de l’intégration de ces outils.
Et dans les zones à faible connexion ?
On pourrait croire que l’IA est réservée aux pays très connectés. Zack explique que c’est faux.
Au Burkina, beaucoup d’étudiants et de professionnels utilisent déjà des IA comme ChatGPT, notamment pour :
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rédiger des documents,
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faire de la recherche,
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accélérer certains travaux.
Pourquoi c’est possible malgré une connexion parfois limitée ?
Parce que la puissance de calcul n’est pas côté utilisateur mais côté serveur.
L’utilisateur envoie un texte, reçoit une réponse. Tant que la connexion, même faible, permet ces échanges, ça fonctionne.
Ce qui n’est pas réaliste pour l’instant, en revanche, c’est d’entraîner ses propres modèles IA localement : trop coûteux, trop complexe, trop lourd en ressources.
Un projet, un symbole
L’histoire de Zack, ce n’est pas juste celle d’une application qui n’a pas encore atteint son plein potentiel.
C’est celle :
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d’un pont entre deux pays : la France et le Burkina Faso ;
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d’un engagement individuel qui dépasse la simple carrière ;
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et d’une question de fond :
comment faire en sorte que le numérique et l’IA profitent vraiment à ceux qui en ont le plus besoin ?
Son projet montre qu’avec des idées simples, du code, et beaucoup de volonté, on peut déjà transformer les choses à une petite échelle.
La suite dépendra peut-être de politiques publiques, de soutiens institutionnels…
Mais en attendant, Zack continue, à sa manière, de faire circuler ce qui compte le plus : le savoir.
Transcription complète de l’interview –> https://docs.google.com/document/d/1R9B-yq6kZCnYKRyrvSD450St2_LMx253X75ekZBxrGA/edit?usp=sharing