Quand le numérique devient un lien fragile mais précieux – Entretien avec Maud Mestrard
Il y a des rencontres qui confirment des intuitions profondes. Des discussions qui mettent des mots sur ce que l’on observe depuis longtemps, parfois sans réussir à le formuler clairement. Mon échange avec Maud Mestrard fait partie de celles-là.
« Audiobiographe » de formation, Maud est la créatrice du podcast Lizette, un projet audio dédié à raconter la vie des personnes âgées, à faire entendre leurs histoires, leurs souvenirs, leurs voix. À travers son travail, elle côtoie de près des seniors encore autonomes, vivant chez eux, entourés — ou non — de leurs proches. Et c’est précisément dans ces intimités du quotidien qu’elle observe les usages numériques réels des personnes âgées, loin des discours théoriques ou des solutions technologiques idéalisées.
Observer le numérique là où il se vit vraiment
Dans ses projets, Maud a principalement rencontré des personnes âgées encore pleinement conscientes, mais parfois limitées dans leurs déplacements. Elle se rendait chez elles, entrait dans leur quotidien, dans leur intimité. Et c’est là qu’elle a pu observer comment, selon les familles, le numérique était — ou non — intégré pour maintenir un certain niveau d’autonomie.
Ce qui ressort de manière très claire de ses observations, c’est la simplicité des usages. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il n’y a pas une multitude d’outils numériques utilisés par les seniors. Il y a surtout un usage central, presque universel : WhatsApp.
Dans la quasi-totalité des familles qu’elle a rencontrées, existait un groupe « Family ». Un espace numérique dans lequel la grand-mère pouvait recevoir des photos, lire des messages, parfois répondre. Un usage simple, rassurant, qui permettait de rester connectée sans complexité excessive. Pour le reste, les outils numériques étaient rares, voire inexistants.
Le numérique comme solution… de dernier recours
Un autre point frappant dans le discours de Maud est la temporalité avec laquelle le numérique entre dans la vie des personnes âgées. Bien souvent, il arrive trop tard. Les outils technologiques — tablettes connectées, caméras, dispositifs de suivi — sont fréquemment mis en place en réaction à une perte d’autonomie, et non en prévention.
Les freins sont nombreux. Le premier est celui de la dignité. Accepter d’être aidé est déjà difficile. L’être par un objet technologique l’est parfois encore plus. À cela s’ajoute la difficulté de compréhension : comment fonctionne l’outil ? À quoi sert-il réellement ? Et enfin, les limites physiques : vue diminuée, audition affaiblie, gestes moins précis.
Maud évoque par exemple une grand-mère qu’elle a rencontrée, dont la vue était très réduite. Pour elle, une tablette classique était inutilisable. La solution trouvée passait par une tablette extrêmement simplifiée, avec seulement six grandes icônes, permettant de rester en contact avec ses proches. Une adaptation nécessaire, mais encore trop rare.
Des solutions mal pensées pour des réalités multiples
Au fil de son expérience, Maud a également vu passer des projets numériques spécifiquement pensés « pour les personnes âgées ». Elle cite notamment Bonjour Henri, une tablette conçue pour les seniors, aujourd’hui abandonnée. Un échec qui interroge.
Selon elle, l’erreur est souvent la même : vouloir concevoir des solutions « pour les vieux » comme un groupe homogène. Or, une personne âgée peut présenter une infinité de profils différents : troubles de la mémoire, déficiences visuelles, problèmes auditifs, difficultés motrices… Chaque situation appelle une réponse spécifique.
Plutôt que de penser des objets « pour les personnes âgées », Maud défend l’idée de concevoir des outils pour des besoins particuliers. Une approche qui bénéficierait non seulement aux seniors, mais aussi aux personnes en situation de handicap, et plus largement à toute personne confrontée à des limitations temporaires ou permanentes.
Le numérique comme levier de lien intergénérationnel
Malgré ces constats parfois pessimistes, Maud insiste sur un point essentiel : le numérique peut être un formidable levier de lien intergénérationnel. Lorsqu’elle réalisait ses biographies audio, les enfants et petits-enfants étaient souvent très fiers de montrer les réussites numériques de leurs aînés : envoyer un message, utiliser un ordinateur, participer à une conversation en ligne.
Ces moments de fierté partagée sont précieux. Mais dans les faits, ce sont surtout les proches qui jouent un rôle clé dans la transmission des usages numériques. Si à 60 ans, il est encore possible de suivre des cours, de se former, au-delà de 80 ans, l’apprentissage devient beaucoup plus complexe.
Pour Maud, cette difficulté est aussi générationnelle. Dans dix ou vingt ans, les personnes âgées auront grandi avec le numérique. Les usages, les besoins et les réponses seront nécessairement différents. Mais aujourd’hui, l’enjeu est bien là : accompagner une génération qui n’a pas été socialisée au digital.
Ce que je retiens de cet échange
Cet entretien a profondément résonné avec mon propre parcours et mes observations personnelles. Il rappelle une réalité essentielle : le numérique n’est jamais neutre. Il peut inclure autant qu’il peut exclure. Tout dépend de la manière dont il est pensé, introduit et accompagné.
À travers le travail de Maud Mestrard et le podcast Lizette, on comprend que l’innovation ne réside pas uniquement dans la technologie elle-même, mais dans l’attention portée aux usages, aux besoins réels et aux parcours de vie. Écouter avant de concevoir. Observer avant de proposer. Peut-être est-ce là l’une des clés d’un numérique plus humain, plus juste, et véritablement intergénérationnel.
Lien vers la fiche méthodologique
Alixe Argacha – MBA DMB