Manipulation numérique : sommes-nous seulement des victimes passives ?

Dans un article récent du blog MBA DMB, « Les maîtres de la manipulation à l’ère du numérique : que nous dit David Colon sur la manipulation digitale ? », l’auteur propose une lecture à la fois éclairante et inquiétante des nouvelles formes de manipulation à l’œuvre dans l’espace numérique. En s’appuyant sur l’ouvrage Les maîtres de la manipulation, l’historien David Colon y décrit un monde où la propagande s’est industrialisée, automatisée et rendue largement invisible par les plateformes numériques.

Cette analyse fait écho à plusieurs interventions médiatiques de l’auteur, notamment dans Les Matins de France Culture ou encore dans Le Grand Face-à-Face sur France Inter, où il alerte sur la transformation profonde de l’espace public numérique.

L’analyse est solide, documentée et nécessaire. Mais une question mérite d’être posée : en insistant autant sur la toute-puissance des manipulateurs, ne risque-t-on pas de sous-estimer le rôle, la responsabilité et même la capacité de résistance des citoyens numériques eux-mêmes ?

Cette réflexion s’inscrit dans la continuité des travaux déjà explorés sur le blog MBA DMB autour des rapports entre pouvoir, information et technologies numériques, un thème devenu central dans l’analyse contemporaine du marketing, de la communication et du politique.

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La manipulation numérique : un phénomène réel… mais pas univoque

Dans la lignée de son livre, David Colon montre comment les techniques de propagande, autrefois réservées aux États ou aux régimes autoritaires, ont été recyclées et amplifiées par les technologies numériques. Micro-ciblage, exploitation des biais cognitifs, viralité émotionnelle : la manipulation ne cherche plus à convaincre rationnellement, mais à saturer l’espace informationnel.

Sur ce point, le constat est difficilement contestable. Les scandales liés à Cambridge Analytica, les campagnes de désinformation durant la pandémie ou les élections, ou encore l’usage de fermes à trolls en sont des exemples désormais bien documentés.

Mais un glissement subtil apparaît parfois dans ce type d’analyse : le citoyen y est décrit principalement comme une cible, presque impuissante face à des machines de persuasion surpuissantes.

Et si la manipulation prospérait aussi sur notre confort cognitif ?

Un angle mort mérite d’être exploré : la manipulation numérique ne fonctionne pas seulement parce qu’elle est techniquement sophistiquée, mais aussi parce qu’elle s’appuie sur nos propres renoncements.

Nous savons que les plateformes favorisent les contenus émotionnels. Nous savons que les algorithmes nous enferment dans des bulles. Nous savons que certaines informations sont douteuses. Pourtant, nous continuons à partager, liker, commenter — souvent sans vérifier.

Autrement dit, la manipulation ne se contente pas de nous atteindre: nous la relayons.

Ce point est peu conflictuel avec l’analyse de David Colon, mais il en déplace le centre de gravité. La question n’est plus seulement « qui manipule ? », mais aussi « pourquoi cela marche-t-il si bien ? »

De la propagande verticale à la manipulation participative

Une différence majeure entre la propagande du XXᵉ siècle et celle d’aujourd’hui tient à son caractère participatif. Là où les régimes autoritaires diffusaient un message centralisé, le numérique transforme chaque utilisateur en micro-diffuseur.

Nous ne sommes pas seulement exposés à la manipulation : nous devenons parfois ses agents involontaires.

Ce phénomène est bien analysé dans les travaux sur l’économie de l’attention, comme ceux de Shoshana Zuboff, The Age of Surveillance Capitalism, qui montrent comment les plateformes exploitent nos comportements pour orienter nos actions futures.

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Faut-il alors parler d’une responsabilité citoyenne numérique ?

Cette idée est délicate, car elle peut sembler culpabilisante. Il ne s’agit évidemment pas de nier l’asymétrie de pouvoir entre plateformes, États et individus. Mais reconnaître cette asymétrie ne doit pas conduire à une déresponsabilisation totale.

À l’ère du numérique, l’esprit critique n’est plus une posture intellectuelle abstraite : c’est une compétence civique essentielle. Vérifier une source, diversifier ses canaux d’information, résister aux contenus trop émotionnels sont devenus des actes politiques au sens noble.

Sur ce point, l’article pourrait être utilement complété par une réflexion sur les leviers d’action individuels et collectifs, au-delà du constat alarmant.

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Régulation, éducation, ou maturité numérique ?

David Colon insiste, à juste titre, sur la nécessité d’une régulation plus forte des plateformes. Mais la régulation seule ne suffira pas. L’histoire des médias nous montre que chaque nouvelle technologie produit d’abord des excès avant que les usages ne se stabilisent.

La vraie question est peut-être la suivante : sommes-nous en train d’entrer dans une phase de maturité numérique, ou restons-nous durablement vulnérables ?

Des initiatives comme l’éducation aux médias, la transparence algorithmique, ou encore la recherche en sciences cognitives appliquées au numérique ouvrent des pistes intéressantes. Elles suggèrent que la lutte contre la manipulation ne se gagnera ni uniquement par la loi, ni uniquement par la technique, mais par une culture critique partagée.

Déplacer le débat sans l’affaiblir

L’article du MBA DMB, inspiré des travaux de David Colon, joue un rôle essentiel : il alerte, il documente, il politise la question de la manipulation numérique. Mais pour nourrir pleinement l’intelligence collective, le débat gagnerait à intégrer une dimension souvent éludée : notre propre responsabilité au sein de l’écosystème informationnel.

La manipulation numérique n’est pas seulement un problème de « méchants manipulateurs » contre des « victimes innocentes ». C’est un système complexe, dans lequel technologies, intérêts économiques, biais cognitifs et comportements individuels s’entremêlent.

Reconnaître cette complexité, ce n’est pas minimiser le danger. C’est, au contraire, se donner les moyens d’y résister autrement que par la peur.

Lien vers ma note méthodologique : https://blog.mbadmb.com/note-methodologique-article-rebond-polemique-5/