L’IA code-t-elle notre avenir ? Retour sur un colloque qui bouscule les certitudes
Par Lilou Anselm – Étudiante en MBA Digital Marketing & Business
Sénat, Paris. 17 mars. 17h00.
Un lieu chargé d’histoire, pour un sujet tourné vers le futur.
C’est dans cette enceinte prestigieuse qu’a eu lieu le colloque « L’IA code-t-elle notre avenir ? », organisé par les anciens MBA de Sciences Po et le MIT Club de France. Un événement qui m’a profondément marquée, tant par la qualité des interventions que par la richesse des réflexions qu’il a suscitées. Les intervenants – Yann Lechelle, Mihir Sarkar, Alkéos Michaïl, Iamvi Totsi, Dario Liguti, et Hamilton Mann – ont abordé l’intelligence artificielle sous un angle multidimensionnel : technologique, géopolitique, énergétique, philosophique… et profondément humain.
Voici ce que j’en retiens, et pourquoi je pense que cette question mérite toute notre attention.
Définir l’IA ? C’est déjà se confronter à soi-même
Dès l’ouverture, Hamilton Mann a posé une question déroutante : « Peut-on réellement définir l’IA sans avoir d’abord compris ce qu’est l’intelligence ? »
Une phrase simple, mais puissante. Et qui a immédiatement fait écho en moi.
Parce que oui, on parle sans cesse d’IA comme d’un miroir de notre futur, mais très rarement comme d’un miroir de nous-mêmes. Avant de s’emballer sur ses usages ou ses dérives, il faudrait peut-être commencer par cette introspection : que signifie penser ? raisonner ? comprendre ?
Chaque intervenant a tenté, à sa manière, d’apporter une réponse – ou du moins, une piste. C’est cette diversité de définitions qui m’a captivée : loin d’un discours technique, chacun a souligné les limites, mais aussi les possibilités, de cette technologie encore mal comprise.
L’IA : le meilleur miroir de l’humain
Yann Lechelle, entrepreneur dans l’IA, a évoqué des machines aux capacités exponentielles qui bouleversent les premiers pans de notre cognition. Mais le point qui m’a le plus frappée vient d’Alkéos Michaïl, en évoquant les origines mêmes de l’IA : la simulation.
Dès 1956, à la conférence de Dartmouth – considérée comme l’acte de naissance de l’IA moderne –, le but était clair : imiter l’intelligence humaine. En d’autres termes, il ne s’agissait pas de penser, mais de faire comme si.
Cette idée rejoint le célèbre test de Turing, où une machine réussit le test si l’interlocuteur humain ne peut pas distinguer si elle est humaine ou non. Encore une fois, on juge l’apparence de l’intelligence, pas sa substance.
Un autre exemple brillant évoqué : l’expérience de la chambre chinoise, formulée par John Searle. Imaginez une personne enfermée dans une pièce, recevant des caractères chinois sans en comprendre le sens. Grâce à un manuel, elle répond de manière cohérente, sans jamais comprendre la langue. La machine, comme cette personne, ne fait que manipuler des symboles sans saisir leur signification. Elle imite l’intelligence, sans réellement penser.
Cela m’a profondément questionnée : si demain, une IA produit une œuvre d’art, rédige un article, ou prend une décision médicale… est-ce de l’intelligence ? Ou une imitation brillante ?
Et si l’IA devient meilleure que nous dans de nombreux domaines, que restera-t-il à l’humain pour affirmer son intelligence ?
L’Europe face au mur : retard ou opportunité ?
Au-delà des questions philosophiques, le colloque a aussi abordé des enjeux géostratégiques majeurs.
Et le constat est clair : l’Europe est en retard.
Face aux GAFAM qui contrôlent l’intégralité de la chaîne de valeur – de l’architecture des puces à l’interface utilisateur – l’Europe peine à suivre. Le manque d’investissements, de vision long terme et d’unité politique a freiné notre capacité à rivaliser.
Mais tout n’est pas perdu.
Au contraire, la solution pourrait résider dans l’ouverture : open data, open science, open source… autant de leviers qui permettraient à l’Europe de construire un modèle alternatif, fondé sur la transparence, la souveraineté et l’éthique.
Car au fond, la vraie force de l’Europe, c’est son cadre de régulation, sa capacité à mettre l’humain au centre de la technologie.
Dans un monde où les premiers à écrire les règles imposent souvent le tempo, l’Europe, en se positionnant comme pionnière de la régulation, détient une carte stratégique à jouer.
Leadership et narration : les nouveaux champs de bataille
Ce colloque m’a aussi fait prendre conscience d’une chose essentielle : l’intelligence artificielle est autant une question de technologie que de récit.
Les États-Unis ne se contentent pas d’innover. Ils racontent l’histoire de l’innovation.
Ils imposent les figures du génie (Elon Musk, Sam Altman), les récits de rupture, les promesses d’un monde réinventé.
Et nous, Européens ? Sommes-nous prêts à reprendre la main sur notre narration ?
Peut-on affirmer une vision plus sobre, plus éthique, mais tout aussi ambitieuse de l’IA ?
Les contraintes peuvent devenir des opportunités. L’Europe peut bâtir un leadership d’impact, en valorisant ses forces : régulation, innovation frugale, sens du collectif.
Souveraineté, énergie, connaissance : les piliers invisibles
Un autre volet fascinant a été celui de l’énergie et de la souveraineté numérique.
L’IA, pour fonctionner, a besoin d’énergie. Beaucoup d’énergie.
Or, où sont localisés les data centers ? Qui contrôle leur accès, leur sécurité, leur alimentation ?
C’est ici qu’a été évoqué le paradoxe de Jevons : plus une technologie devient efficace, plus sa consommation augmente. Un effet rebond contre-intuitif, mais réel.
Alors que 80 % de l’IT mondiale n’est pas encore dans le cloud, on imagine l’ampleur de ce qui reste à venir. Et les questions énergétiques deviennent cruciales.
Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est cette phrase : la connaissance devient une brique d’infrastructure.
Autrement dit, accéder à l’information (et donc au pouvoir de créer) devient aussi fondamental que l’eau ou l’électricité.
Mon regard : et si l’IA nous aidait à mieux comprendre l’humain ?
Ce colloque m’a fait réfléchir. Profondément.
Il m’a poussée à dépasser les clichés sur l’IA “magique” ou “dangereuse”, pour entrer dans une réflexion plus fine, plus systémique.
Il ne s’agit pas seulement de technologie, mais de valeurs, de modèles de société, de choix collectifs.
Nous devons nous poser les vraies questions :
Quelle forme de souveraineté numérique voulons-nous défendre ?
Comment utiliser l’IA comme un levier, pas comme une béquille ?
Et surtout : comment préserver ce qui fait notre humanité dans un monde de plus en plus assisté par la machine ?
Mais une idée me reste depuis ce jour :
Et si, au fond, l’IA était un révélateur ?
Un miroir géant dans lequel se reflètent nos biais, nos contradictions, mais aussi nos aspirations les plus profondes.
Et si l’IA devenait l’occasion de mieux comprendre notre intelligence naturelle ?
Philosophiquement, cela signifie redéfinir ce que penser veut dire. Revenir à la complexité de la conscience, des émotions, du doute.
Psychologiquement, cela nous pousse à renforcer nos capacités propres : empathie, créativité, sens critique.
C’est peut-être là, finalement, notre avenir : utiliser l’IA pour mieux nous connaître, et non pour nous remplacer.
Ce colloque n’a pas donné de réponse définitive. Mais il a ouvert des portes. Et moi, il m’a donné une certitude : le futur ne se subit pas. Il se code. Avec responsabilité.

Lilou Anselm
Étudiante en MBA Digital Marketing & Business
Cet article a été rédigé suite au colloque « L’IA code-t-elle notre avenir ? » organisé au Sénat par les anciens MBA de Sciences Po et le MIT Club de France, avec la participation de Yann Lechelle, Mihir Sarkar, Alkéos Michaïl, Iamvi Totsi, Dario Liguti et Hamilton Mann.
Note méthodologique sur l’usage de l’IA : https://four-piano-7e0.notion.site/Note-m-thodologique-v-nement-1d4dbd9899f380cc9696c1e2004c9901
Suivez-moi sur LinkedIn !