L’évolution du numérique dans nos vies et la part croissante qu’elle occupe pose à nous interroger sur les usages et la trajectoire prise par les géants de la tech dans ce qu’on peut appeler une frénésie vers l’innovation. Peut-être qu’il s’agit d’idéaux, peut-être de politique ; en attendant, Thierry Vermeeren prend le sujet à bras le corps avec le soin de faire une prudente distinction entre une vision utopique et dystopique. DÉCRYPTAGE.

Dans L’Illusion du numérique, Thierry Vermeeren ne cherche pas à opposer passé et futur, mais à décortiquer un présent saturé de promesses technologiques, souvent en décalage avec les réalités humaines. Son ouvrage s’inscrit dans une démarche critique, mais constructive : il ne s’agit pas de diaboliser le numérique, mais d’en interroger les fondations, les discours, les angles morts.

L’essai repose sur un constat glaçant mais sobrement énoncé : l’innovation n’est plus une quête de sens, mais un mouvement perpétuel, vidé de direction. Vermeeren montre que cette frénésie ressemble moins à un progrès qu’à un vertige : on innove parce qu’on le peut, non parce qu’on le doit. Et les « géants » – ces entités qui gouvernent nos usages sans mandat – redessinent notre quotidien avec une efficacité déconcertante, mais sans délibération démocratique.

Ce que l’auteur met en lumière avec rigueur, c’est la logique systémique : chaque nouvelle fonctionnalité, chaque gain de temps, chaque assistant numérique s’inscrit dans un écosystème où l’individu devient utilisateur, puis ressource, puis donnée. Et au nom de la fluidité, on délègue sans cesse – sa mémoire, ses choix, ses émotions.

Mais Vermeeren ne tombe jamais dans le piège du déclinisme. Il appelle à une prise de conscience, une mise à distance salutaire. Il distingue l’outil de l’usage, l’intelligence de l’automatisation, l’humain du profil numérique. Il oppose à la mécanique aveugle une éthique du discernement. Ce n’est pas une guerre qu’il propose, mais une écologie du numérique – qui reconnaît ses vertus sans lui céder notre souveraineté.