Interview de Christophe Leblanc, Directeur des Ressources et de la Transformation Numérique du groupe Société Générale

La révolution numérique a transformé le secteur bancaire. Les banques sont « disruptées » dans leur cœur de métier depuis 2000 avec l’avènement des banques en ligne comme ING Direct ou Boursorama, elle-même, filiale d’ailleurs du groupe Société Générale avec des services à valeur ajoutée : gain de temps, disponibilité 24/24, tarifs plus bas, crédit en ligne, puis par l’arrivée des banques mobiles ou « néobanques » (Compte-Nickel, N26 proposant une meilleure expérience client, des services numériques très étendus, des tarifs ultras compétitifs), par les Fintechs (nouvelles plateformes de financement, ex : crowdfunding, mode de paiement numérique, nouvelle plateforme de paiement par la blockchain) et enfin par les GAFA (Google pay, Apple pay, la monnaie Libra de Facebook).

Société Générale qui a commencé sa transformation digitale en 2010 en préparant les briques de base techniques (APIs ouvertes, architecture de services, Cloud, Opensource) a su acquérir une certaine maturité digitale à la fois technologique, humaine et culturelle et est actuellement passée dans la phase d’industrialisation.

Bonjour Christophe et merci d’avoir accepté cette interview. Quels sont les enjeux de la transformation digitale pour le Groupe Société Générale ?

Le digital n’est pas nouveau pour les banques, elles ont toujours été de grands consommateurs de technologie, la partie Banque de Financement et Investissement (BFI) a même longtemps été précurseur (le digital était déjà présent avec la prise d’ordre automatique sur les listés).

La révolution technologique concerne tous les métiers du Groupe.

Chaque activité doit donc évaluer les impacts du digital que ce soit sur leur business model (relation client et services offerts) mais aussi sur les aspects opérationnels (automatisation pour l’analyse des risques, le suivi financier etc.).
Il y a des métiers qui sont plus touchés que d’autres : la banque de détail, les paiements, les activités de flux de marché. Par exemple, le métier de trade finance où la banque joue un rôle d’intermédiaire entre l’importateur et l’exportateur est remis en cause par des startups utilisant la blockchain comme garantie à la place des banques.

La banque est une activité extrêmement contrôlée par des autorités comme l’AMF, l’ACPR ou la Banque Centrale, cette « tutelle » est importante et amène une complexité sur les données et calculs demandés.
Parce que les clients sont plus confiants à donner leurs données aux banques plutôt qu’aux réseaux sociaux, nous sommes en effet très exigeants en termes de sécurité des données. Les banques ont un positionnement de « trust partner » qu’il nous faut exploiter.

L’enjeu pour le Groupe est de réussir cette transformation et réflexion stratégique métier en intégrant nos contraintes spécifiques (régulateur, sécurité) et en tirant partie de notre positionnement de tiers de confiance. L’innovation couplée à la responsabilité est aussi indispensable pour transformer nos métiers et inventer les business models de demain. Notre stratégie numérique responsable vise à maîtriser l’impact environnemental et social de notre IT. A ce titre, je suis fier d’avoir signé au nom du Groupe la Charte du numérique responsable en novembre 2019.

Où en êtes-vous dans cette transformation digitale et quelles sont les prochaines grandes étapes ?

La partie acculturation, le contact avec les startups, la mise en place de nouveaux modes de travail, la modularisation des services sont derrière nous.

Aujourd’hui la question est comment fait-on émerger des services plus transversaux au sein du Groupe et qui répondent aux besoins de la clientèle ?

Créer des nouvelles offres ou produits, en s’alliant éventuellement avec des partenaires, qui soient transverses au business classique. Dans le cas d’un crédit immobilier par exemple, une banque pourrait conseiller ses clients sur la pertinence de rester locataire ou non, l’aider dans la recherche d’un bien immobilier, le déménagement ou encore l’aménagement du futur bien, prenant un rôle plus large que celui d’un simple acteur financier.

Sur la partie business c’est donc de développer une offre client plus riche, avec plus de services connexes.
Sur la partie opérationnelle, on a encore quelques marges de manœuvre dans l’automatisation de nos processus. Par exemple, les process des Directions Centrales peuvent être encore améliorés. La revue des process métiers est par contre plus mature.

Notre atout est de disposer d’actifs technologiques qui sont à la pointe tels que le Cloud public, privé, les API, l’open source, une architecture moderne de données, qui nous donnent une capacité d’absorber une transformation métier plus importante qu’auparavant.

Quelles sont les conséquences de la crise Covid sur la transformation digitale et comment vois-tu la banque de demain (Retail et BFI) ?

Le Covid a été l’occasion pour la filière informatique et notamment la partie infrastructure de mettre en valeur ses compétences. On a rapidement mis en œuvre mondialement le télétravail avec le déploiement des laptops, l’ouverture de connexions hautement sécurisées pour accéder à des applications sensibles en mettant en place une surveillance automatique.

Le contexte des marchés (forte volatilité, suppression des dividendes) et la baisse d’activité pour le retail (sauf les prêts d’aide par l’Etat) prolongent les effets de taux bas.

Il y a donc moins de ressource disponible pour la transformation digitale.

Il va falloir choisir les batailles de demain : cela nécessite des priorisations plus claires dans les métiers et d’identifier les projets informatiques les plus transformants.

Pour le retail, on est sur un positionnement des marques : Boursorama versus banque classique : on va plus spécialiser nos forces de vente sur des thèmes ou des services et moins sur la banque au quotidien.
Pour la partie BFI, on va adapter nos activités de marché au nouveau contexte.

Comment allez-vous faire évoluer votre modèle économique avec l’open banking (rester producteur et distributeur de vos produits, distribuer d’autres produits, mettre vos infrastructures et vos services à disposition) ?

Société Générale veut jouer sur tous les tableaux.

On a déjà toutes les casquettes, on est producteur (ex : on fait les crédits conso de la banque postale), producteur et distributeur (ex: crédit conso via Franfinance.fr), distributeur d’autres services (ex : plateforme immobilière du Crédit du Nord, offre open banking en partenariat avec des sociétés de services). On réfléchit à de nouvelles offres : par exemple avec nos produits d’assurance vie, on pourrait se positionner sur le secteur de la santé.

Nous n’envisageons pas à ce stade de commercialiser nos infrastructures comme l’envisage BNP Paribas sur le Cloud.
On a, en revanche, des outils que l’on pourrait commercialiser : analyse des mails/conversations, outils de gestion des produits structurés.

Avez-vous une stratégie face aux Fintechs et GAFAM ?

Le groupe a une stratégie opportuniste et ponctuelle sur les Fintechs.

Société Générale regarde, incube, investit dans des fonds de fintech et a déjà effectué également des investissements directs.

La Société Générale a plusieurs types de relation avec les GAFAM.
On est tout d’abord client (par exemple de Microsoft et Amazon sur le cloud).
On a également une stratégie de partenariat sur des uses cases précis pour faire émerger d’autres types de business.

Les GAFAM sont intéressés par notre expertise, nous, par leurs technologies.

Comment utilisez-vous les nouvelles technologies (IA, blockchain, Iot) dans cette transformation ?

Nous disposons déjà de beaucoup de data scientists et les uses cases utilisant l’IA ne cessent d’augmenter.
On a également de l’IA utilisant la voix et la reconnaissance faciale, avec une expertise qui peut être à la pointe (ex : partenariat entre Google et Boursorama pour consulter comptes/ opérations et faire un virement via Google home).

Le Groupe est bien positionné en IA sur l’automatisation, les analyses prédictives, le langage et le traitement d’image.

La Société Générale utilise la Blockchain pour les paiements, le trade finance, le prêt/emprunt et la Cryptomonnaie avec la banque de France, mais il n’y a pas encore beaucoup de uses cases.

L’IOT est présent via nos filiales hors banque, par exemple au sein de notre filiale de location automobile, ALD mais cela reste ponctuel.

Merci encore Christophe pour le temps que tu m’as accordé pour cette interview, nous voyons donc que les banques sont très avancées dans leur transformation digitale et que l’open banking pourrait leur donner également l’opportunité de se réinventer et pourquoi pas de « disrupter » à leur tour d’autres marchés.

Pour allez plus loin sur la transformation digitale de la Société Générale :

Pour allez plus loin sur la transformation digitale des banques :