Le secteur du livre et de l’édition est particulièrement polluant. Avec l’arrivée des liseuses et des ebooks, un nouveau moyen de réduire le coût environnemental des livres semble avoir vu le jour. Mais un livre numérique pollue-t-il réellement moins que sa version papier ?

La liseuse, un outil high-tech pour sauver la planète ? Une idée reçue profondément ancrée dans l’imaginaire collectif…

Lorsque nous y réfléchissons, les livres papier semblent en effet avoir un impact environnemental plus important que les liseuses. Pourquoi ? Parce que nous pensons immédiatement aux arbres coupés et utilisés pour fabriquer les livres papier, à la déforestation et à ses nombreuses conséquences néfastes pour la planète. Instinctivement, la liseuse semble être une solution plus respectueuse de l’environnement.

De plus, ce nouvel outil high-tech a bien d’autres avantages : stocker des livres dans un même et unique espace représente un gain de place considérable ! Plus moyen de perdre ses précieux ouvrages, ni de les abîmer… De même, le prix des ebooks, souvent bien moins élevé que celui des livres papiers, est aussi un atout plutôt convaincant !

En réalité, si la liseuse a tout pour plaire, il s’agit d’une illusion. En s’intéressant de près à l’impact environnemental des livres, il s’avère évident que la version numérique est bien plus néfaste pour l’environnement que la version papier. Explications.

Livre papier : un coût environnemental et sociétal sous-jacent mais éminent

Pour éclaircir la situation, il faut calculer l’impact global du livre sur la planète. Une tâche particulièrement complexe, car il faut se baser sur un grand nombre de critères et se détacher de nos a priori initiaux. Ce travail, l’éditeur Terre Vivante l’a fait, en déterminant le coût environnemental engendré par la fabrication d’un livre papier. Pour cela, il a réalisé une ACV (Analyse du Cycle de Vie) du livre. L’objectif ? Déterminer les impacts environnementaux d’un ouvrage, depuis sa conception jusqu’à son recyclage, pour mieux les comprendre et être en capacité de les réduire durablement. 

Globalement, le cycle de vie du livre se résume en 4 grandes étapes. Chacune comporte des impacts plus ou moins importants sur l’environnement et la santé.

  • La production de la pâte à papier

Cette première étape repose généralement sur le principe de la déforestation. Elle cause une perte de la biodiversité, entraîne une érosion des sols et consomme une très grande quantité d’eau. Ce phénomène est exacerbé lorsque les forêts anciennes sont remplacées par des monocultures d’eucalyptus, qui consomment près de 12.000 litres d’eau par hectare et par jour. En cas de déforestation par le feu, l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre contribue au changement climatique. 

Quant à la fabrication de la pâte à papier et au séchage du papier, ces deux phases nécessitent une grande consommation d’énergie. Elles s’effectuent généralement sur des sites différents, car les papetiers utilisent souvent des pâtes d’origines géographiques multiples, ce qui accroît les émissions de gaz à effet de serre à cause du recours à de nombreux moyens de transport polluants. En France, seulement 48% du papier consommé est fabriqué sur place. Le reste provient principalement du Brésil, qui en est le premier pays exportateur.

Enfin, l’utilisation de nombreuses substances chimiques pour fabriquer une feuille entraîne des émissions toxiques et polluantes, dans l’air et dans l’eau. 

  • La prépresse (la mise en page, la numérisation des images…) et l’impression

Ces phases consomment beaucoup d’électricité pour faire fonctionner les ordinateurs et les imprimantes, même si ces consommations sont plutôt négligeables par rapport à la consommation d’énergie globale liée à la fabrication d’un livre. 

Lors de l’impression, les encres, les solutions de nettoyage et de mouillage contiennent des substances toxiques et polluantes. C’est le cas du benzène, qui est employé pour nettoyer les machines entre les tirages. De plus, la composition et la traçabilité des encres sont souvent méconnues.  

  • Le façonnage et la mise sous cartons (le pliage des feuilles imprimées pour obtenir des cahiers qui sont ensuite agrafés, cousus ou collés, puis reliés à la couverture du livre)

Le façonnage est moins consommateur d’énergie que les autres étapes, mais c’est la phase du cycle de vie du livre qui occasionne le plus de rejets de substances cancérigènes après la fabrication de papier. La raison ? Le pelliculage de la couverture, fait à partir de polypropylène ou d’acétate. 

Le façonnage pose également un problème de surconsommation, en raison du gâchis de papier rencontré à la découpe des feuilles. 

En ce qui concerne la fabrication du carton d’emballage, bien qu’il n’est pas nécessaire de désencrer la pâte pour fabriquer du carton, cela a un impact néfaste sur l’environnement en raison de la consommation d’énergie et d’eau. 

  • Le transport (principalement entre les principales étapes de fabrication, puis de l’espace de fabrication à l’espace de vente ou de location)

Cette dernière étape contribue à la pollution de l’air, à cause du rejet de CO2 dans l’atmosphère. Cela participe aussi à l’épuisement des ressources en pétrole et par conséquent à l’aggravation du réchauffement climatique. 

L’industrie papetière constitue le 4ème secteur d’activité le plus consommateur d’énergie au monde. Ajoutons à cela les coûts humains et nous avons toutes les raisons du monde d’être contre les livres papiers. La liste est longue : accidents du travail, sous-rémunération des travailleurs, ou encore destruction d’emplois…

Face à ce constat,  quelles sont les alternatives plus écologiques vers lesquelles se tourner ? La liseuse n’est une bonne solution que dans un cas bien précis…

La liseuse et les ebooks : de faux « amis » de l’environnement

A défaut de papier, pourquoi ne pas s’orienter vers les outils digitaux ? En France, environ 400 000 exemplaires de liseuses sont vendus chaque année. Malheureusement, la liseuse n’est pas une solution durable.  Souvent présentée comme une alternative plus écologique au livre papier, dans les faits, elle ne l’est pas du tout. Tordons le cou aux idées reçues !

D’abord, environ 80% de l’impact environnemental intervient avant la vente des liseuses, selon le groupe Eco info du CNRS. En comparaison avec un livre papier, dont l’empreinte carbone est de 1,3kg d’équivalent CO2, celle d’une liseuse est de 235kg d’émission de CO2 !

Ensuite, les minerais nécessaires à la fabrication d’une liseuse sont polluants et non renouvelables. Parmi ses composants, qu’on trouve en quantités limités sur la planète : le lithium, le coltan et le cuivre… Les extraire affecte fortement l’écosystème et engendre une pollution des eaux et de la terre.  

Comme ces matériaux sont présents en très petite quantité dans les éléments électroniques d’une liseuse, ils sont difficilement recyclables : c’est ce qu’on appelle la dispersion. Le sort de ces supports électroniques n’est pas innocent. Arrivées en fin de vie, liseuses et tablettes doivent être recyclées et non jetées aux ordures. Cependant, cela requiert d’employer de nouveaux produits chimiques et de l’énergie. Malheureusement, tout ne pourra pas être récupéré, à l’exemple du plastique coloré.  

Enfin, il n’y a pas que la fabrication de la liseuse qui pose problème, car le stockage des livres numériques dans des datacenters, où transitent les fichiers des ebooks, sont extrêmement gourmands en énergie.

En fait, la liseuse est une bonne alternative uniquement dans certains cas. Selon une étude menée par Le BASIC (Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne), pour que la liseuse ait moins d’impacts socio-environnementaux qu’un livre classique, il faudrait lire environ 128 livres numériques par année. Si on se base sur la moyenne générale, les Français en lisent 6 par an. Pas assez pour compenser le coût environnemental d’une liseuse ! Si la société a tendance à valoriser la high tech, elle est souvent plus néfaste que la low tech pour la planète.