Interview Claude Ganter – Quantified Self et Prévention
Santé digitale Patient partenaire Quantified self

"On ne peut plus attendre
que les patients aillent mal pour agir"

J'ai rencontré Claude Ganter, patiente partenaire engagée, qui a transformé l'expérience de la maladie en compétence au service de l'innovation en santé.
Une interview réalisée dans le cadre de ma thèse professionnelle sur le futur de la prévention et le rôle des outils du quantified self.
Un grand merci à elle pour ses réponses enrichissantes.

Portrait de Claude Ganter
Claude Ganter
Patiente partenaire · Experte innovation santé
Après un diagnostic de cancer du sein en 2007 et un long parcours de soin, Claude Ganter a rejoint l'Université des Patients et s'est engagée dans l'innovation en santé, la recherche et la démocratie sanitaire. Aujourd'hui, elle collabore avec médecins, chercheurs, startups et institutions.

"J'ai transformé la maladie en compétence"

Tout commence en 2007 avec un diagnostic de cancer du sein. S'ensuivent plusieurs années de traitements lourds, de récidives, et d'allers-retours entre vie professionnelle et parcours de soin. Mais cette épreuve va devenir un tournant.

Je me suis toujours dit que j'irai à cette université des Patients, quand j'aurais le temps. Et le temps s'est imposé.

Domaines d'engagement
Innovation en santé Recherche Télésurveillance Démocratie en santé Parcours de soin

Le problème n'est pas la donnée, mais ce qu'on en fait

Les outils de quantified self promettent une révolution de la prévention : montres connectées, applications de suivi, objets médicaux… Aujourd'hui, on collecte énormément de données.
Reste une question centrale : comment transformer des données en actions de santé ?

Limite 1
Mauvaise interprétation des données par le patient
Limite 2
Médecins sans temps pour exploiter les données
Limite 3
Outils peu fiables ou mal intégrés aux pratiques

Il est essentiel de travailler sur l’usage et le sens de l’outil, afin qu’il réponde réellement aux besoins des patients et qu’il apporte des bénéfices pour cette pathologie. Cela suppose d’impliquer les patients dès la conception du projet, et non en fin de parcours. 

Co-construction : on en parle beaucoup, mais…

La co-conception avec les patients est aujourd'hui au cœur des discours en e-santé. On dit qu'on co-construit… mais avec qui, vraiment ? Dans la pratique, Claude Ganter nuance fortement.

On a eu des patients qui n'avaient jamais utilisé d'ordinateur, ou qui avaient des difficultés physiques. Naviguer sur une application n'est pas si évident.

Le « moi » du patient est pleinement engagé : il ne s’agit pas que de son compte en banque, mais de sa santé, de ce qu’il est et de la manière dont il vivra et supportera son parcours de soin au quotidien.

Biais observés dans la co-conception
Toujours les mêmes profils sollicités Implication souvent tardive Outils pensés sans usages réels

D'un patient objet à un patient sujet

Pour Claude Ganter, nous vivons un changement de paradigme. On ne peut plus attendre qu'une personne aille mal pour la soigner. La prévention devient centrale, et avec elle, une nouvelle place pour le patient.

On ne peut plus fonctionner uniquement en curatif. Tous les indicateurs sont au rouge aujourd'hui.

On parle beaucoup d'empowerment. Mais devenir acteur de sa santé, ça s'accompagne. Ce n'est pas parce qu'on donne un outil à un patient qu'il va naturellement l'utiliser. Il n'est pas acteur qu'au moment où on va lui diagnostiquer quelque chose. On doit faire équipe avec lui.

Quand la prévention devient anxiogène

Certains patients deviennent très dépendants des outils. Quand la maladie évolue, certains se demandent : qu'est-ce que j'ai mal fait ?

Un constat fort, qui rappelle que la technologie peut fragiliser autant qu'elle peut aider. Le quantified self peut induire des comportements de sur-surveillance, voire une culpabilisation du patient face à l'évolution de sa maladie.

Ce n'est pas parce qu'un patient compte ses pas sur une application à des fins de prévention générale qu'il adoptera la même démarche lorsqu'il sera confronté à un diagnostic.

Un modèle qui fonctionne : Ludocare

Claude Ganter cite l'exemple de Ludocare, un robot pour les enfants asthmatiques, conçu avec les parents. Un cas concret où la co-conception a tenu ses promesses.

Facteur clé
Vraie co-conception dès le départ
Facteur clé
Approche ludique et usage simple
Facteur clé
Bénéfice immédiat pour l'utilisateur

Là, on est dans du compagnonnage. Et ça fonctionne.

La prévention nécessite un travail approfondi en communication, fondé sur la confiance et l’accompagnement.

On empile les dispositifs mais les patients, eux, n'en peuvent plus. Ils veulent quelque chose de simple, fluide, efficace.

On fait entrer le médical dans la sphère privée. Il va donc falloir réfléchir à comment ces outils et dispositifs médicaux vont devoir être de plus en plus petits, transparents, non trop identifiables dans la vie de tous les jours.

Ce qu'on retient — remettre l'humain au cœur de la santé digitale

La technologie seule ne suffira pas. Le futur de la prévention ne repose pas uniquement sur la donnée, mais sur la capacité à la transformer en expérience utile et humaine. Il faut travailler la confiance, le sens, l'accompagnement.
Et surtout : sans les patients, aucune innovation en santé ne peut réellement fonctionner.