INTERVIEW Pauline Laigneau : « La communauté, c'est notre actif le plus précieux »

Par Noémie Chambiron

Fondatrice de Gemmyo, pionnière de la joaillerie en ligne en France, Pauline Laigneau a construit bien plus qu'une marque. Elle a créé une conversation. Rencontre avec une entrepreneuse qui a fait du digital non pas un canal de vente, mais une philosophie de marque.

PAULINE LAIGNEAU

  • Formation en École Normale Supérieure, puis HEC Paris (spécialisation entrepreneuriat) 2011

  • Co-fonde Gemmyo avec Charif Debs, premier e-joaillier français 2015

  • Ouverture de la première boutique physique, rue de Seine, Paris

  • 2016  Gemmyo atteint la rentabilité

  • 2018  Lancement du podcast Le Gratin, référence française sur l'entrepreneuriat

  • Aujourd'hui 10 boutiques en France, Belgique, Suisse et Japon

La gen Z : un tourisme 2.0

I. LE PARI DU DIGITAL, QUAND PERSONNE N'Y CROYAIT

L'histoire commence place Vendôme, un soir de fiançailles. Pauline Laigneau et son futur mari Charif Debs poussent les portes des grandes maisons, curieux de vivre l'expérience. Ce qu'ils trouvent les laisse froids : des vitrines intimidantes, des modèles limités, des prix opaques, et une atmosphère qui semble signifier à demi-mot qu'ils ne sont pas tout à fait à leur place. « On a senti, à ce moment-là, qu'il y avait quelque chose à faire pour un public plus jeune et plus moderne. » Quelques mois plus tard, Gemmyo existe.

Nous sommes en 2011. Vendre de la joaillerie sur internet est encore perçu comme une aberration. Les grandes maisons observent la tentative avec une bienveillance teintée de condescendance comme on regarderait quelqu'un traverser l'Atlantique à la nage. Mais Pauline Laigneau ne vient pas du sérail, et c'est précisément ce qui lui donne de l'audace. « On n'avait aucune connaissance du secteur. Mais ce regard neuf nous a permis de tout repenser  le modèle économique, la relation client, la manière de communiquer. »

Le modèle qu'elle invente avec Charif Debs est radical : travailler uniquement sur commande, sans stock, pour proposer des bijoux fabriqués en France à des prix bien plus accessibles que les acteurs traditionnels. La contrepartie ? Convaincre des artisans de travailler avec deux inconnus armés d'un site internet. « J'ai dû passer plus de cent cinquante appels avant de décrocher un premier oui. » Le non, dit-elle, n'est jamais une fin. C'est le début de la négociation.

« Vendre de la joaillerie de luxe sur internet : personne n'y croyait. Il a fallu se retrousser les manches, et accepter que non ne soit pas une option. »

I. INSTAGRAM COMME PREMIER SHOWROOM

Sans budget presse, Gemmyo investit là où se trouve sa génération : les réseaux sociaux. Pas par défaut par conviction. Pauline Laigneau voit dans Instagram un espace où raconter ce que les vitrines ne montrent jamais : les pierres brutes, les mains des artisans, la naissance d'un bijou. « On dévoilait les coulisses d'un secteur qui s'était toujours protégé derrière le mystère. » Dans un milieu qui cultive le secret comme une valeur en soi, ce choix de transparence est presque subversif.

Et pourtant, il fonctionne. Car la transparence crée quelque chose que les grandes maisons achètent à grand prix sans toujours l'obtenir : de la confiance. « Les gens n'achetaient pas juste un bijou. Ils achetaient une histoire qu'ils pouvaient raconter. » Une bague Gemmyo ne vient pas d'une vitrine impersonnelle elle vient d'un atelier français, d'une pierre choisie, d'un geste artisanal documenté. Sur les réseaux sociaux, cette narration se diffuse naturellement, portée par ceux qui la vivent.

III. UNE COMMUNAUTÉ QUI SE RACONTE ELLE-MÊME

Avec le temps, la communauté Gemmyo dépasse le statut d'audience pour devenir quelque chose de plus organique. Des clientes publient leurs bagues, racontent leurs histoires, identifient la marque dans leurs moments de vie. « Ce n'est pas de la communication, c'est une vraie conversation. » Et cette conversation-là, insiste Pauline Laigneau, aucun budget publicitaire ne peut l'acheter elle se construit dans la durée, ou pas du tout.

Elle le sait mieux que personne : en 2018, en lançant son podcast Le Gratin aujourd'hui l'une des références françaises sur l'entrepreneuriat  elle a elle même construit une communauté à partir de rien, à force de régularité et d'authenticité. « L'algorithme amplifie ce qui existe déjà. Il ne crée rien. Ce qui crée, c'est la relation. »

« Une cliente qui publie la photo de sa bague de fiançailles en identifiant Gemmyo, c'est une forme de récit qu'aucun budget ne peut acheter. »

IV. LE PHYGITAL COMME ÉVIDENCE

Dix boutiques plus tard Paris, Lyon, Toulouse, Bruxelles, Genève, Tokyo Gemmyo n'est plus un pure player. Mais le digital n'a pas reculé pour autant : il a changé de rôle. « Quelqu'un qui pousse notre porte à Paris a souvent déjà passé du temps sur nos réseaux, notre site, nos contenus. Il arrive en terrain connu, émotionnellement connecté. Le digital crée le lien, la boutique le concrétise. »

Ce que Pauline Laigneau a réussi à construire, c'est ce que beaucoup de maisons cherchent encore : une cohérence totale entre l'expérience en ligne et l'expérience physique. Pas deux mondes parallèles, mais un seul univers habité de la même manière sur tous les supports. Dans un secteur où le luxe se définit souvent par ce qu'il refuse de montrer, Gemmyo a choisi de tout montrer  et c'est devenu son identité.

À la question de savoir ce qui, au fond, relie Gemmyo, le podcast et les formations Demian, elle répond sans hésiter : « La même obsession. Comment est-ce qu'on construit quelque chose qui dure ? Une marque, une communauté, une carrière. Le digital a tout accéléré. Mais les fondamentaux, eux, n'ont pas bougé. L'authenticité, la constance, l'obsession du client ce sont ça les vrais avantages compétitifs. Pas l'algorithme du moment. »