L’impact de l’IA sur l’industrie musicale

Interview avec Jean-Claude Heudin

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Maintenant que cloner sa voix est devenu un jeu d’enfant et que les logiciels d’IA générative permettent de créer un morceau en un rien de temps, l’industrie musicale est devenue plus accessible pour tout le monde. À un tel point qu’on pourrait se demander si les machines pourraient produire de la musique en totale autonomie.

Je me suis penchée sur la question avec Jean-Claude Heudin, chercheur en intelligence artificielle, compositeur et écrivain, ayant obtenu un doctorat en intelligence artificielle. Depuis 2017, il se consacre au projet Angélia, un langage de programmation musicale qui permet aux compositeurs de créer des morceaux en utilisant des algorithmes. Dans cet entretien, le chercheur étudie la question du remplacement de l’humain par l’IA.

Ceylia Edvige

Pourriez-vous en dire plus sur le projet Angélia ?

Jean-Claude Heudin

C’est un langage de programmation musicale. C’est un peu comme si on écrivait une partition, mais on ne l’écrit pas sous une forme classique. On l’écrit sous la forme d’un programme algorithmique. Donc, Angélia est le langage qui permet de faire cela et qui fait appel à plusieurs types d’algorithmes. C’est plutôt un outil de composition, plutôt qu’une boîte où on pousse un bouton pour obtenir un résultat. En elle-même, Angélia ne génère pas de la musique directement. Elle génère du MIDI, qui contrôle ensuite les instruments que l’artiste souhaite utiliser dans son morceau.

Ceylia Edvige

Est-ce que vous travaillez sur une version d’Angélia qui pourrait être accessible à tout le monde ?

Jean-Claude Heudin

Je pourrais, mais je ne le souhaite pas, pour l’instant. Parce que mettre sur le marché un logiciel, ça demande beaucoup de travail, de promotion et de support.

Ceylia Edvige

Connaissez-vous Hatsune Miku ? Pensez-vous que des intelligences artificielles comme elle pourraient un jour être considérées en tant qu’artistes à part entière, qu’elles aient les mêmes droits juridiques qu’un artiste lambda ?

Jean-Claude Heudin

D’une part, je ne le souhaite pas et je ne pense pas que ça arrivera. Parce qu’il faudrait pour cela que d’un point de vue juridique, il y ait une reconnaissance des intelligences artificielles comme des entités capables d’avoir des biens et des droits. Ça pose une question : “Qu’est-ce qu’on définit comme étant une intelligence artificielle ?” Les IA, dans les médias, sont réduites à certains algorithmes, mais c’est beaucoup plus large que ça.

Ensuite, il y a le 2ème aspect où le grand public a l’impression que c’est complètement autonome. Non, il y a toujours des humains derrière qui les utilisent. Un exemple, quand on utilise Photoshop pour créer une image, c’est pas pour autant que Photoshop peut être considéré comme une entité qui va avoir des droits. Quand vous achetez Photoshop, l’entreprise qui l’a créé vous cède les droits de ce qui va être produit par le logiciel. C’est un petit peu la même chose avec l’IA. Les droits reviendront à l’artiste.

Ceylia Edvige

Pour résumer, il faut obligatoirement que les droits reviennent à une entité physique, que ce soit un artiste ou une entreprise derrière la création et la production d’une IA ?

Jean-Claude Heudin

Absolument. D’ailleurs, il y a des entreprises d’IA qui font de la musique, comme AIVA, qui produit un logiciel de composition musicale, accessible en ligne. Quand vous l’utilisez, par défaut, les droits appartiennent à l’entreprise. Mais si vous payez des royalties à cette entreprise, que vous vous abonnez à ses services, la musique devient votre propriété. Vous pouvez l’utiliser comme bon vous semble.

Il y a beaucoup de débats juridiques aujourd’hui sur la question du droit de production artistique créée avec des intelligences artificielles. Le problème est que certaines IA utilisent, pendant la période d’apprentissage, à la fois des contenus de domaine public, mais aussi des contenus privés pour lesquels les ayants droit n’ont pas eu à donner leur avis, en tout cas au début. À posteriori, ils peuvent le faire. Mais aujourd’hui, ils s’opposent à ceux qui disent : « Non, ce sont des données qui ont été utilisées uniquement pour entraîner un algorithme ». C’est comme un musicien qui apprend à jouer des morceaux et ensuite produit sa propre musique. Il a forcément été influencé par les morceaux qu’il a étudiés auparavant.

Site web de l'intelligence artificielle AIVA

Ceylia Edvige

Je me posais aussi une question par rapport aux deep fakes, le fait de créer une chanson à partir de la voix d’un artiste, qu’il soit vivant ou non. Dans ce cas, est-ce qu’il faudra mettre par exemple des copyrights sur les voix ?

Jean-Claude Heudin

C’est aussi un sujet qui est en pleine discussion, les deep fakes sur les voix. Il y a des artistes qui ont résolu le problème à leur niveau en disant qu’ils autorisaient l’utilisation de leur voix pour des morceaux commercialisés, mais à condition qu’ils touchent 50% des royalties.

Mon avis personnel, c’est que la voix est un élément de la personnalité et comme tout le reste, au bout d’un certain nombre d’années, peut tomber dans le domaine public et à ce moment-là, on pourra l’utiliser. Mais sinon non, on ne peut pas utiliser la voix de n’importe qui comme ça, surtout si elle est connue. C’est illégal.

Ceylia Edvige

C’est là qu’on voit que le droit est assez en retard vis-à-vis de la situation.

Jean-Claude Heudin

On ne pouvait pas le faire plus tôt parce qu’avant, tous ces outils n’existaient quasiment pas. C’était encore expérimental. Et maintenant qu’ils sont mis à disposition au grand public et qu’il y a un grand engouement envers ceux-ci, le droit essaye de se saisir rapidement de ces sujets. Il y a toute la jurisprudence qui va s’appliquer et il faut traiter tous les cas qui vont se présenter. (…) Il sera important de garder des traces de son travail et de documenter le processus de production pour pouvoir justifier que ce que l’on a créé est original.

Ceylia Edvige

Comment pourrait-on différencier le travail de celui d’un humain, dans la composition, justement ? Car, comme vous l’avez mentionné plus tôt, l’IA ne fait que reproduire des notes parmi une base de données existantes, tout comme un artiste s’inspire de ce qu’il a appris et entendu.

Jean-Claude Heudin

Alors c’est plus simple de différencier si la musique a été créée par une IA ou un humain, si on se limite à 12 notes, comme sur un clavier. Mais c’est rapidement beaucoup plus compliqué si on prend en compte le rythme, l’arrangement et tout ce qui va se rajouter. L’IA aura plus de mal à imiter des morceaux d’une certaine complexité. Donc ce sera à la jurisprudence de prendre des décisions.

Ceylia Edvige

Selon vous, est-ce que l’IA pourrait tuer complètement le processus créatif humain ?

Jean-Claude Heudin

Non, je pense que c’est exactement l’inverse qui va se passer. C’est un outil qui va permettre de décupler les capacités et améliorer la production musicale. D’ailleurs, la musique a déjà subi un grand chamboulement de la même ampleur, avec l’apparition des plateformes de création musicale comme Logic Pro et notamment le premier outil, Pro Tool, arrivé à la moitié des années 1990.

Et on va assister à une deuxième vague de révolution de l’industrie musicale avec les outils d’IA. Moi, je parle d’empowerment créatif. Aujourd’hui, n’importe qui avec un ordinateur est capable de créer de la musique, sans posséder de grands moyens techniques ou d’énormément de connaissances. Mais le travers des plateformes de production musicale, c’est qu’elles vont augmenter le nombre de musiques.

Or on est déjà dans une période d’hyper production musicale. Et quand il y a une surabondance dans une économie, d’une part, ça a un impact direct sur la valeur de la musique. Et d’autre part, c’est de plus en plus difficile de se faire connaître pour les créateurs.

Ceylia Edvige

Peut-on dire qu’un artiste peut être aussi bien celui qui crée sa musique « lui-même » avec sa guitare et sa mélodie, que celui qui utilise l’IA et arrive à l’utiliser de manière artistique pour créer un morceau ?

Jean-Claude Heudin

C’est le résultat qui compte, la technologie passera et la musique restera. On est tous artistes à un certain niveau. Maintenant les artistes qui vont réellement percer, ce sont ceux qui ont une culture, qui vont transmettre des émotions. Par exemple, les DJ, pendant un moment, n’étaient pas considérés comme des artistes. Ils ne faisaient que passer des disques en club. Aujourd’hui, on reconnaît leur travail de mixage, les transitions, leur capacité à emmener un public.

Ceylia Edvige

Peut-être qu’une IA pourra le remplacer aussi, un jour ?

Jean-Claude Heudin

Je trouve que cette histoire est purement un travers occidental, issu de notre matérialisme et de notre dualisme. On pense qu’à chaque fois qu’on fait quelque chose, ça va remplacer autre chose. Non, ça s’ajoute. (…) Dans toutes les professions, quelles qu’elles soient, quand il y a des avancées technologiques, il faut des remises en compte et des remises en cause. Ça ne veut pas dire que ces métiers vont totalement disparaître, mais l’impact économique peut être important.

Ceylia Edvige

Pour résumer, selon vous, l’IA ne pourra jamais remplacer l’humain. Il faudra juste apprendre à l’accompagner et vivre avec. Et l’industrie musicale et culturelle pourra se développer assez sainement avec l’IA, du moment qu’elle est suffisamment contrôlée ?

Jean-Claude Heudin

Dans quelques années, ça fera partie des outils de base. (…) Le plus intéressant, ça sera quand on n’en parlera plus, de l’IA. C’est très anthropomorphique et souvent, on lui donne des capacités qu’elle n’a pas du tout. L’IA se résume juste à des programmes. Beaucoup de gens imaginent une espèce de créature artificielle, en train d’évoluer. Tout ça, c’est bien dans les films de science-fiction, mais ça n’existe pas dans la réalité.