Interview d’expert : L’IA et les plateformes de streaming VOD

Le cinéma subit actuellement une grande mutation, marquée par de nombreuses avancées technologiques depuis ses débuts : l’arrivée du son, de la couleur, de la télévision, etc. Désormais, l’intelligence artificielle (IA) révolutionne cette industrie en transformant toutes les étapes de la chaîne de production. Cette innovation coïncide avec des changements dans nos modes de consommation des produits de divertissement. Depuis l’arrivée de Netflix en France en 2014, les plateformes de streaming VOD se sont multipliées.

Dans ce contexte concurrentiel, ces plateformes misent sur l’innovation pour améliorer leurs services. L’utilisation de l’IA par les plateformes de streaming est désormais courante.

Dans le cadre de ma thèse professionnelle, je me suis penché sur l’usage de l’IA par les plateformes de streaming VOD. J’ai eu l’opportunité de rencontrer Sergio Gomez Valverde, un expert du marketing digital dans le secteur de l’audiovisuel.

Auteur : Valentin Bonetti

Temps de lecture : 10 minutes

Portrait de Sergio Gomez Valverde

Sergio Gomez Valverde est professeur de Marketing International et de Communication à l’Université Européenne de Madrid et le Head of Sales chez Atalante Films, une société espagnole de distribution de films indépendants. Avec plus de 15 ans d’expérience, Sergio est un expert du marketing et de la communication dans l’industrie cinématographique. Il a occupé des postes de responsabilité chez Universal Pictures et a collaboré avec Prime Video sur des projets de marketing de contenu.

 

En tant que consultant freelance, Sergio a travaillé avec diverses entreprises, dont Universal et Vertigo Films, sur des projets de marketing en ligne et de gestion des ventes. Il possède également une expertise en production cinématographique, ayant participé à des projets de films expérimentaux. Son intérêt porte également sur les stratégies de marketing pour attirer et maintenir l’audience dans les salles de cinéma et sur les plateformes de streaming.

 

Voici quelques extraits de notre entretien de deux heures sur le cinéma à l’ère du digital et le rôle de l’IA dans les plateformes de streaming VOD.

interview homme femme

Extraits de l’interview

Question : Quel est ton rapport personnel et professionnel à l’Intelligence Artificielle ?

« Le truc, c’est que ce n’est pas une mode passagère. C’est quelque chose qui est venu et qui va rester donc je pense qu’on doit s’adapter complètement et qu’on doit travailler avec. Moi, je suis scénariste, avec des copains on est en train de travailler sur quelques projets de télé aussi. Un mec de mon équipe est super fan de l’IA et parfois, quand on se trouve dans un creative block, il essaie toujours de résoudre avec des solutions liées à l’IA. Parfois, on doit utiliser parce que être original dans un aspect créatif n’est pas toujours facile. Pourtant, les solutions qu’elle propose sont trop évidentes.

Mais cette solution pousse parfois les professionnels, qui doivent être créatifs de part leurs métiers, à trahir leurs métiers. Donc bon, il faut toujours trouver un équilibre. Mais dans un point de vue plus pratique, je pense que l’IA est essentiel parce que l’audiovisuel, c’est un secteur qui coûte très très cher, il y a beaucoup d’argent qui est dépensé, il y a des projets qui coûtent beaucoup et qui n’apportent pas grand chose. »

Sergio Gomez Valverde

Question : Quel est, selon toi, l’impact de l’IA dans le processus créatif de création d’un film ?

« Connais-tu la Black List ? C’est une association de 375 professionnels de l’industrie, partout dans le monde, qui votent pour les projets de scénarios les plus intéressants de l’année. Chaque année, c’est à peu près 80 ou 82 scénarios qui sont élus meilleurs scénarios de l’année. C’est marrant car plusieurs d’entre eux deviennent des films non seulement car ce sont les scénaristes qui votent entre eux, mais aussi des agents de représentation, les producteurs, etc. Donc, il y a une influence de tous les métiers. Dans les projets de la Black List, il y a des films comme The Green Book par exemple.

Ces dernières années, les plateformes VOD sont revenues sur les Black List des années précédentes, de 2007, 2008, 2009 ou 2012, pour chercher des projets qui sont considérés comme prestigieux par l’industrie. Ils ont commencé à produire des films à partir de ces anciennes Black List. On peut même penser assurément qu’ils entraînent leurs algorithmes à partir de ces bases de données de scénarios. »

Sergio Gomez Valverde

Question : Est-ce que certains métiers, comme celui du producteur par exemple, sont aujourd’hui directement menacés par l’IA ? 

« La différence entre les producteurs et les ligues de scénaristes et d’acteurs, c’est que les producteurs ne sont pas ensemble. Les studios n’étaient pas ensemble du tout, parce que Disney voulait faire un truc et Sony voulait faire un autre chose. Donc il y avait des studios qui étaient plus artistes friendly et d’autres qui valorisaient plus les scénaristes. Avant, un mec comme Robert Evans, qui était le producteur du Parrain, était quelqu’un qui analysait les projets par intuition. C’était un peu sa sensibilité artistique. Maintenant, ceux qui prennent les décisions sont des mecs qui pensent avant tout business et aussi technology. Donc, ce qu’ils ont appris c’est surtout à regarder la data.

On peut prendre l’exemple de Furiosa, le dernier Mad Max, qui a été un peu désastreux. C’est vraiment dommage parce que c’est un chef d’oeuvre qui va probablement suivre le même modèle que Mad Max : Fury Road, qui n’avait pas été un hit aussi, mais il avait quand même trouvé son public au fil du temps. Il a même été nommé aux Oscars. Je ne me souviens que c’était au moins 4 ou 5 Oscars. Donc quand Warner a vu ça, ils se sont dit : on va faire la même chose.

Mais la différence entre 2015 et 2024, c’est que maintenant personne ne veut pas attendre le deuxième week-end d’un film pour déclarer si c’était un succès ou non. Si le premier week-end ne marche pas, c’est un échec complet. Donc on laisse mourir le film. C’est ce qui est vraiment dommage, parce que c’est ce que les plateformes ont changé. Maintenant, c’est que si un film ne fait pas X argent, en trois semaines, on lance sur la plateforme.

Il y a quelques films où les producteurs ne veulent pas risquer d’engager beaucoup d’argent. C’est pour ça que le genre de l’Horreur marche toujours, parce que ça ne coûte pas très cher à produire. Et donc, ça marche toujours sur un certain type de public très spécifique. Par exemple, ce week-end aussi, il y a A Quiet Place : Day One qui a vraiment bien marché. Et toutes les études, même celle de l’IA, avaient calculé un box office entre 30 et 40 millions. Résultat : le film a fait 53 millions au box-office des US. Tout le monde est vraiment surpris parce que même l’IA n’a pas pu le prédire. »

Sergio Gomez Valverde

Question : Quelles difficultés peuvent rencontrer aujourd’hui les plateformes de streaming VOD causées par l’IA ?

« Le problème qu’elles ont avec l’IA, c’est qu’un film ça prend du temps de le faire. En comptant les phases de pré-production, production et post-production. Parfois ça prend à peu près un an et demi, un truc comme ça. Donc ce que le IA peuvent prédire, un an et demi en avant et après, ce n’est pas la même chose. Ça change complètement. Par exemple, dans les années à venir, on va voir beaucoup de films inspirés sur Barbie qui ne vont pas marcher. Parce que les prédictions de l’IA ne sont pas fausses sur le moment, elle n’a aucun moyen de savoir si ce film sera toujours impactant un an plus tard.

 

On peut penser qu’un an et demi ça passe vite, mais un an et demi pour un spectateur normal c’est beaucoup de temps parce qu’il y a quelque chose qui peuvent arriver et changer complètement le paradigme. »

Sergio Gomez Valverde

Question : Quels sont les risques, selon toi, liés à ces utilisations de l’IA pour les plateformes de streaming VOD ?

« Je pense que le risque le plus évident, c’est l’uniformisation des contenus et le risque pour les plateformes de perdre leurs identités. C’est quelque chose que je suis en train de voir et qui a commencé à arriver. Les plateformes, les datas, ils sortent toutes des mêmes sources. Elles sortent des goûts de leurs abonnés, mais aussi de certains facteurs extérieurs. Et le problème c’est que si le poids de ces facteurs extérieurs est plus grand que les goûts de leurs abonnés, alors l’IA va donner les mêmes résultats sur Disney que sur Prime Video, que sur Netflix et on va jamais trouver de différence.

Par exemple, FlixOlé est spécialisée en cinéma espagnol, mais pas plus, c’est son identité. Il y a un nombre maximum d’abonnés qui sont intéressés par le cinéma espagnol, par les films espagnols, mais ça ne va pas changer. Ce nombre ne va pas changer. Ou par exemple le public de Disney+, qui est traditionnellement plus familial. »

Sergio Gomez Valverde

cinema

Conclusion

Pour conclure, je dirais que cette rencontre avec Sergio Gomez Valverde a permis de clarifier un certains nombre de points. L’usage de l’IA dans le cinéma est une certitude, à toutes étapes de conception du produit. Ainsi, Les plateformes de streaming n’ont pas eu le choix d’emboiter le pas. Si l’IA présente des opportunités créatives pour les créateurs de films et séries, elle présente aussi des risques et des difficultés. On peut donc craindre concrètement de se retrouver face à des produits fades, homogènes et peu créatifs.

 

Retrouvez bientôt les conclusions complètes que de cet entretien dans ma thèse professionnelle : La personnalisation de l’expérience utilisateur par les plateformes de streaming VOD grâce à l’IA. Retrouvez le profil complet de Sergio Gomez Valverde ci-dessous.

 

Vous pouvez également consulter ci-dessous ma fiche de lecture sur le rapport de l’Observatoire européen de l’audiovisuel en 2020. Ce rapport parle de l’intelligence artificielle dans le secteur audiovisuel.