Entretien avec Marc Alten sur la digitalisation de la supply chain durable

Digitalisation supply chain durable : l'avenir du e-commerce décrypté par un expert

Le e-commerce fait face à une crise de croissance inédite. D’un côté, la demande des consommateurs pour des livraisons toujours plus rapides ne faiblit pas ; de l’autre, l’urgence climatique impose une refonte radicale des flux logistiques. Au cœur de cette équation complexe, les innovations digitales sont souvent présentées comme le sauveur providentiel. Mais qu’en est-il concrètement sur le terrain ?

Pour comprendre comment concilier rentabilité économique et transition écologique, j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Marc Alten, Directeur de la Transformation Digitale et de la Supply Chain Durable pour un grand groupe européen de distribution. Ensemble, nous avons décrypté les leviers technologiques, les freins humains et les réalités économiques de la logistique verte de demain.

L'impact des technologies de rupture sur la logistique verte

Léa Quemener : Bonjour Marc. Pour commencer, lorsque l’on parle de coupler « digital » et « durabilité » dans la supply chain, de quelles technologies parle-t-on exactement ?

Marc Alten : Bonjour Léa. C’est une excellente question, car le terme « digital » est très vaste. Aujourd’hui, trois piliers technologiques majeurs redessinent la logistique durable : l’Intelligence Artificielle (IA), la Data analyse, et l’Internet des Objets (IoT).

L’IA et la Data forment le cerveau de la supply chain moderne. Elles permettent de faire de la prédiction de demande ultra-précise. Si vous savez exactement ce qui va se vendre et où, vous positionnez vos stocks au plus près du client final. Vous supprimez ainsi des milliers de kilomètres de transport inutiles.

Ensuite, l’IoT — c’est-à-dire les capteurs connectés placés sur les palettes ou dans les camions — nous donne une visibilité en temps réel. On optimise le remplissage des véhicules, on évite les trajets à vide et on réduit la démarque ou la perte de marchandises. Le digital apporte de la transparence là où régnait auparavant une forme d’opacité logistique.

« Le digital apporte de la transparence là où régnait auparavant une forme d’opacité logistique. » — Marc Alten

Concilier performance économique et urgence RSE

Léa Quemener : Les entreprises ont souvent peur que la transition environnementale plombe leur compétitivité. L’investissement dans ces outils numériques est-il rentable ?

Marc Alten : C’est le grand paradoxe du e-commerce actuel. Pendant longtemps, la RSE était vue comme un centre de coût, un simple outil de communication. Aujourd’hui, la donne a changé : la durabilité devient un levier d’optimisation financière.

Prenons un exemple concret : les algorithmes d’optimisation des tournées de livraison (Dynamic Routing). En réduisant de 15 % la distance parcourue par une flotte de camionnettes grâce à une meilleure segmentation des données, vous économisez 15 % de carburant. Vous réduisez donc simultanément vos coûts opérationnels et votre empreinte carbone. Le digital est précisément l’outil qui permet de réconcilier ces deux objectifs autrefois jugés contradictoires.

De plus, n’oublions pas la pression des consommateurs et des réglementations. Une entreprise qui refuse de digitaliser sa logistique pour la rendre plus verte aujourd’hui sera pénalisée économiquement par le marché d’ici demain.

Les freins et les limites de la transformation

Léa Quemener : Tout n’est pourtant pas rose. Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez lors du déploiement de ces innovations sur le terrain ?

Marc Alten : Le premier frein n’est pas technologique, il est humain. La supply chain repose sur des métiers de terrain avec des processus ancrés depuis des décennies. Intégrer de l’IA ou de nouveaux outils de tracking demande une conduite du changement lourde. Il faut former les équipes, lever les craintes liées à l’automatisation et faire accepter de nouvelles méthodes de travail.

Le second frein est financier pour les structures plus modestes. Si les grands groupes ont la capacité d’investir massivement, le ticket d’entrée technologique reste élevé pour les PME du e-commerce.

Enfin, il y a une limite éthique et environnementale que nous devons regarder en face : la pollution numérique. Faire tourner des serveurs massifs pour de l’analyse de données en temps réel consomme beaucoup d’énergie. Une vraie stratégie de logistique durable doit impérativement intégrer une dimension de sobriété numérique dans le choix de ses architectures informatiques.

Les conseils d'un expert pour la nouvelle génération du digital

Léa Quemener : Pour clore cet entretien, quel conseil donneriez-vous aux futurs professionnels du digital, comme les étudiants du MBA DMB, qui s’apprêtent à intégrer ce marché ?

Marc Alten : Je leur dirais de ne jamais isoler la technologie de son impact réel. Être un bon marketeur ou un bon logisticien digital en 2026, ce n’est plus seulement chercher la performance brute ou le « clic » le plus rapide. C’est être capable de concevoir des systèmes responsables. Développez une double compétence : maîtrisez la data et la technique, mais gardez toujours un œil acéré sur les indicateurs RSE et l’analyse de cycle de vie des projets que vous menez. C’est ce profil hybride que les entreprises s’arrachent.

Léa Quemener : Un grand merci, Marc, pour cet éclairage précieux qui enrichit considérablement nos réflexions sur l’avenir de la supply chain.