ITW d'Adli Takkal Bataille

Depuis le 16 mars 2020, l’ensemble des étudiants du MBA DMB ont cours en visioconférence sur Microsoft Teams. Il y a quelques semaines, la promotion bordelaise a participé à la masterclass sur la technologie blockchain et les protocoles Bitcoin menée par Adli Takkal Bataille. Malgré la distance qu’induit les cours en ligne, les propos d’Adli m’ont particulièrement inspiré. A tel point que j’ai souhaité l’interviewer sur sa vision de la blockchain et de ce qu’elle représente actuellement et à l’avenir. Découvrez son interview passionnante sans plus attendre.

Hello Adli. Tout d’abord, peux-tu te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas ?

Bonjour, j’ai 27 ans et je suis avant tout curieux et entrepreneur. J’ai découvert Bitcoin et son merveilleux monde en 2013 pendant mes études de lettres classiques. Passionné en partie pour le numérique depuis mon plus jeune âge, j’ai un parcours plutôt inverse. J’ai commencé par la littérature et les arts au lycée, puis la prépa et les lettres classiques en études secondaires. Je les ai complétées par deux diplômes universitaires en entrepreneuriat ainsi qu’une maîtrise en sciences du langage. Je n’ai pas terminé mon master car j’ai commencé à pleinement travailler dans les cryptomonnaies.

En parallèle, j’ai commencé en 2014 à créer un site d’informations sur le sujet, « Le Coin Coin », dont je n’ai hélas plus le temps de m’occuper. Puis, tout s’est enchainé avec la création de repas mensuels sur le sujet, la reprise de meet-up de Bordeaux et la fondation d’une association francophone, « Le Cercle du Coin ». Egalement, je dispense des conférences et des cours, écris de trois livres et participe à de nombreuses aventures entrepreneuriales sur le sujet, que ce soit du côté conseil ou du côté produit.

Peux-tu nous définir ce qu’est la blockchain ? En quoi incarne-t-elle une révolution ?

Pour moi, « la blockchain », du moins en français, n’existe pas. Ou si elle existe, c’est un terme générique qui désigne une technologie qui n’est pas révolutionnaire vue qu’elle était déjà utilisée de manière « manuelle » dans le New York Times en 1995 ! En revanche, ce qui est révolutionnaire, ce sont les protocoles à consensus décentralisé qui se servent d’une blockchain. Le premier d’entre eux, et le plus important encore à l’heure actuel, c’est Bitcoin. Même si ça embête beaucoup de personnes.

9 questions pour tout savoir sur le Bitcoin par Adli Takkal Bataille – Konbini

« La blockchain » est un terme marketing qui a été inventé pour rendre les cryptos propres… C’est se concentrer sur la partie « visible » de l’iceberg alors que le principal en est les mécanismes profonds.

Après ce court rappel terminologique, si je devais décrire une blockchain dans le cadre des protocoles à consensus décentralisé, je dirais que c’est avant tout l’expression du consensus du protocole. C’est le support inaliénable de l’information qui transite à travers le protocole. Elle permet d’avoir une vérité qui est la même pour tout le réseau de par sa nature infalsifiable et distribuée. Cela permet alors de s’assurer de l’intégrité des informations et de créer un sorte de grand territoire numérique dont on est sûr que le droit de propriété et toutes autres règles choisies seront respectés. 

C’est une révolution car c’est la première fois que l’on a créé de la limite dans le monde de l’infini qu’est le cyberespace. Et c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’on gère la propriété de cet espace limité sans avoir besoin de faire confiance à un tiers mais plus à un système mathématique, financier et social. Cela permet alors de créer un monde où le consentement et le respect des règles sont rois. Et ce monde pourrait bien déborder assez rapidement dans le nôtre, changeant radicalement le paradigme actuel de la centralisation.

● Selon toi, quel secteur va être le plus impacté par la technologie blockchain ? Quelles en seront les conséquences ?

Tous, du moment qu’ils contiennent des échanges et des transactions : le vote est une transaction, le dialogue est une transaction, l’envoi d’argent est une transaction, la transmission d’information est une transaction. Peu de choses dans le monde ne font pas appel à une logique transactionnelle. Les blockchains vont s’immiscer partout où des preuves sont nécessaires sur ces transactions. C’est le cas d’une élection par exemple. Tout cela avec de nombreux mécanismes permettant de protéger la vie privée.

Les conséquences devraient être une libéralisation des tiers, une automatisation de nombreuses tâches administratives (les blockchains ne remplacent pas des jobs non qualifiés mais plutôt les cols blancs), une réinvention de la démocratie et de la gouvernance de manière générale, une nouvelle souveraineté numérique et, surtout, un nouveau paradigme socio-économique : celui d’un monde horizontal, global, connecté, ouvert, commun et où la preuve est reine.

● Selon toi, quelle place occupera l’État français dans cette technologie ?

Pour moi, la place de l’Etat Français est dure à définir et surtout à deviner. Tout est possible. Si l’Etat joue le jeu, il a la possibilité de ne pas être frontal face à ce nouveau paradigme. Il peut choisir de l’adopter et de s’auto-transformer, sans artifices, en profondeur, en fournissant ainsi une réelle plue-value aux citoyens. Cela lui garantirait sa légitimité. Aussi, il peut se saisir de ces sujets pour améliorer sa souveraineté en devenant une pièce maitresse de ce nouveau écosystème et du monde qui l’accompagne. 

Néanmoins, il peut aussi s’opposer à cela. Il peut également mal s’entourer et se faire avoir par des mandarins de la tech qui lui ferait prendre le chemin du tiède, le même que le minitel, c’est-à-dire celui de systèmes fermés où la centralisation demeure. Adoptant uniquement l’aspect preuves, futile dans un système dont il a le contrôle, mais pas l’aspect horizontal, qui résout pourtant assez bien la vieille et tragique question de « quis custodiet ipsos custodes ? » (en français, « mais qui gardera ces gardiens ? »).

● Dans son article « No Gods, No Masters, No Coders ? The future of sovereignty in a Blockchain world », Sarah Grace Manski, doctorante à l’université de Santa Barbara et spécialiste de la blockchain évoque plusieurs scénarios pessimistes. Parmi eux, « Toutes les relations sociales sont gouvernées par la loi du marché. L’État disparaît au profit d’influenceurs tout-puissants. Les citoyens sont désormais en compétition permanente les uns avec les autres, chacun d’entre eux devenant un entrepreneur de sa propre vie dans une société libertarienne. ». Qu’en penses-tu ?

Ce n’est pas le monde actuel qu’elle décrit ? Celui vers lequel on se dirige si l’on ne change rien ? Non, sans rire, je pense qu’avec ou sans blockchain, c’est justement la direction grossière que prend le monde si l’on ne change pas de paradigme justement grâce à de nouveaux outils de la sorte. Les protocoles sont des communs, ce sont des alphabets sur lesquels tout est constructible. Il n’y a qu’à voir Internet et le web qui n’ont vu naître leur usage qu’après 20-30 ans après l’invention des protocoles de communication en tant que tels. C’est d’ailleurs plus ou moins un des scénarios que traite l’auteure de l’article, et qui me semble préférable.

Ce résumé fait par le blog helloopenworld me semble, en plus, assez mal résumer la vision du scénario libertarien de l’article. Je dirais même qu’il est totalement à côté de l’article, voire médiocre, si ce n’est une pure invention purement axiologique et motivée. À aucun moment l’auteure parle d’ « influenceurs tout-puissants », mais décrit très succinctement ce que pourrait être une société AnCap. Ce n’est pas forcément le monde que je souhaite voir, du moins pas dans sa version « loup pour l’homme. ». Donc non, je n’aimerais pas voir apparaître cette caricature et je pense qu’elle serait nocive. Toutefois, plus de libertés est un élément essentiel pour le futur. La compétition n’est pas forcément malsaine et la responsabilisation de tous est pour moi une pierre essentielle du futur.

● Nous l’avons compris, la blockchain annonce un véritable bouleversement de la vie économique et sociétale. Comment imagines-tu notre vie en ayant intégré cette technologie au quotidien ?

J’imagine une vie où il devient beaucoup plus facile d’exprimer sa voix dans la démocratie. Une vie où il est possible de voter à chaque instant de manière rapide, fiable et infalsifiable. J’imagine une société où il est possible de démarrer facilement un business en faisant une levée de fonds ou en utilisant des leviers du crédit plus accessibles. J’imagine une société où l’honnêteté devient reine avec la systématisation de la preuve. Une société où la lourdeur administrative disparaît au profit de systèmes équitables, où la charge fiscale diminue au profit de taxe Tobin généralisée et d’un revenu de base par la création monétaire.

Une société où les relations sociales sont changées car elles passent de la défiance à la confiance. On sait à quel point la défiance est un facteur de stagnation. Une société où la liberté est reine car la vie privée est préservée et où l’Etat est avant tout une infrastructure accompagnante qui doit prouver sa valeur à chaque instant et qui ne vit plus sur l’héritage de sa légitimité passée. Un monde où il devient possible de s’unir et de collaborer à l’échelle globale tout en dynamisant l’échelle locale. Finalement, un monde où les échanges responsables, libres et consentis redeviennent possibles à toutes les échelles, et même mieux, ils deviennent la norme, le … protocole !

Merci encore Adli pour le précieux temps que tu m’as accordé et l’intérêt que tu as fait naître en moi sur la technologie blockchain. En espérant que cela va en inspirer plus d’un sur les multiples bouleversements que permet cette révolution.