
« L’innovation en santé doit d’abord être responsable »
Dr Ahmed Maherzi
Dr Ahmed Maherzi, directeur du Bureau de la responsabilité sociale de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Dans un contexte où l’intelligence artificielle s’impose progressivement dans les systèmes de santé, sa vision tranche avec le discours ambiant : technologie oui, mais pas à n’importe quel prix humain.
Une conférence qu’il a donnée au CHUM en 2023, intitulée « L’écosystème d’innovations en santé : quelle place pour le citoyen ?« , une question qui résonne directement avec ma propre recherche sur l’intégration de l’IA dans les parcours de soins et ce qu’elle fait ou défait de la relation soignant-soigné.
Vous parlez souvent d’innovation « responsable ». C’est quoi concrètement, pour vous ?
C’est une innovation qui répond à de vrais besoins, pas à des effets de mode technologique. On investit massivement dans la robotique, l’IA, les objets connectés et c’est bien. Mais si ces outils creusent les inégalités d’accès aux soins ou excluent les populations les plus vulnérables, ce n’est plus de l’innovation, c’est de l’accélération du problème.
On entend beaucoup que l’IA va « révolutionner » la médecine. Vous y croyez ?
Elle peut contribuer à l’améliorer, oui. Mais la révolution dont on a besoin en santé, ce n’est pas technologique en premier lieu, c’est sociale. C’est remettre le patient au centre, lui redonner une voix dans son propre parcours de soins. L’IA peut servir ça, ou au contraire l’invisibiliser un peu plus. Tout dépend de la façon dont on la conçoit et pour qui.
Justement comment concilier efficacité algorithmique et relation humaine dans les soins ?
Ce sont deux dimensions complémentaires, pas opposées. Un algorithme peut traiter des données, détecter une anomalie, optimiser un agenda de consultations. Mais il ne peut pas écouter un patient qui a peur. Il ne peut pas percevoir ce que quelqu’un ne dit pas. Ce registre-là appartient au soignant. Le risque, c’est qu’on délègue tellement à la machine qu’on finisse par désapprendre à être présents.
Quelle place donnez-vous aux patients dans la construction de ces outils ?
Une place centrale et elle est encore trop rare dans les faits. Les patients ont une connaissance du système que personne d’autre ne possède : ils vivent avec leur maladie, ils naviguent entre les spécialistes, ils subissent les ruptures de parcours. Ce sont eux les vrais experts du terrain. Quand on les implique dans la conception d’un outil numérique ou d’un protocole de soin, les solutions trouvées sont souvent plus simples, moins coûteuses, et bien mieux adaptées.
Un message à ceux qui conçoivent les outils de santé numérique de demain ?
Ne pas confondre vitesse et pertinence. Un outil conçu rapidement sans consulter les utilisateurs finaux, soignants et patients, aura beau être techniquement brillant, il ne sera pas adopté. Et un outil qui n’est pas utilisé ne soigne personne. La responsabilité sociale n’est pas un frein à l’innovation. C’est sa condition de réussite.
Le Dr Ahmed Maherzi est directeur du Bureau de la responsabilité sociale de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal. Il intervient régulièrement sur les questions d’éthique, d’innovation en santé et de place du citoyen dans les systèmes de soins.