Voici un titre volontairement provocateur, pour vous amener ici. Pari gagné ?

Il est vrai qu’aujourd’hui les robots peuvent écrire à notre place, même si les tournures de phrases suscitant l’émotion et les subtilités de langage sont encore hors de portée de nos machines, elles sont pourtant essentielles pour transmettre l’information…

A la rencontre de Caroline Loisel, conférencière, formatrice et auteure, experte en RH et transformation digitale, pour aborder ce sujet fascinant et controversé.

« Dans un projet en cours, on retrouve petit à petit une histoire qu’on a perdu, c’est hyper stimulant » déclare-t-elle pour parler de son parcours professionnel.

Votre parcours ?

Caroline confie s’être retrouvée sur le chemin du digital… Par hasard ! « J’adore lancer des trucs à partir d’un fouillis immense qu’on doit remettre en ordre » Passionnée de culture et de théâtre, elle plonge dans l’univers digital –ou plutôt son ancêtre- en rejoignant la partie multimédia et les lancements de CD-Rom.
A l’aube de l’an 2000, elle enchaîne avec les premières créations de site web, puis travaille en agence, particulièrement sur le compte Orange en régie.
« C’était l’époque d’une grande transformation. Entre 2000 2004, France Telecom venait de racheter la marque Orange. Il s’agissait de refondre les offres (France Telecom proposait historiquement plusieurs forfaits : Ola, Mobicarte, Wanadoo,..) , de mutualiser toutes les interfaces back office, de faire profiter les clients d’un service client unifié, de la dématérialisation de la facture, » …. Caroline dirige alors le studio de production pour refondre toute la partie front office avec les équipes en place. Après ces années en entreprise, elle passe du côté agence pour piloter les stratégies de communication et de media des marques.

Ensuite, après 14 ans en CDI, « j’ai eu envie de transmettre : créer, partir de la feuille blanche pour tout recommencer. Mais apprendre
aussi ! » Elle devient formatrice en marketing digitale et accompagne désormais les organisations aux nombreux changements, aux nouvelles façons de travailler, aux nouvelles manières d’être à son travail.
En sirotant son café, elle me parle des nouvelles façons d’appréhender le monde, comment travailler différemment pour s’adapter à des situations changeantes et apprendre à être interdépendant, à ne plus tout parfaitement maitriser.

Une question centrale pour Caroline, « qu’est-ce qu’on peut faire pour contribuer à l’écosystème dans lequel on évolue » c’est cette question qui a fait d’elle la personne idéale pour traiter du sujet de l’intelligence émotionnelle, essentielle à l’IA.

IA et IE, jusqu’à quel point peut-on les comparer ?

« Arrêtons de vouloir rapprocher à tout prix l’intelligence émotionnelle et l’intelligence artificielle ! Nous sommes dans l’erreur quand nous comparons les deux notions »
Selon elle, avant de comparer, il faut se mettre d’accord sur la définition du mot principal : l’intelligence.
La définition de l’intelligence vient étymologiquement du mot Laos, qui est la capacité de s’adapter, c’est un mot communément admis dans le monde occidental et préalablement défini. Seulement, on a mis devant artificielle le mot intelligence et trop souvent on ne sait pas vraiment de quoi on parle : technologie au service de l’homme ? Algorithme puissant qui répond et apprend de sa propre expérience ? Oui, mais pas seulement.

Selon Howard Gardner, il y a 9 intelligences, toutes différentes. Parmi ces 9 intelligences, il y a l’intelligence rationnelle, ou encore l’intelligence intra personnelle, qui consiste en la conscience de soi.
L’intelligence artificielle, quant à elle, n’a aucune conscience d’elle-même, donc n’a rien à voir avec l’intelligence humaine !

Comme exemple, Caroline explique qu’un robot qui écrit ne sait pas qu’il écrit. Il ne sait pas pourquoi il le fait … Il n’a aucune émotion, aucune empathie conscientisée. Il ne ressent pas, il est « au mieux » programmé pour. Certes le robot peut remplir certaines tâches de façon plus rapide et plus parfaites que l’homme mais sans aucune prise de conscience, aucun recul sur ce pourquoi il a été opéré…

L’intelligence artificielle n’aura jamais de conscience d’elle-même comme l’intelligence spirituelle : elle n’aura pas de questionnement sur les choses, sur le sens ce qu’elle fait, et ce malgré le Machine Learning : il ne peut y avoir de donnée « inconnue » justifiée uniquement par le ressenti, l’intuition, dans l’IA.

L’intuition et l’empathie nous rend singulier en tant qu’être humain. Et n’est ce pas ce qui fait aussi notre intelligence ? Notre part d’unicité à chacun d’entre nous.

« Ce qui rend l’homme super puissant ce n’’est pas le pouvoir intellectuel, c’est un être humain plus conscient, plus responsable avec une prise de conscience de ce qu’il vit et où il vit. »
La notion de conscience de soi est primordiale parce qu’elle permet la notion de responsabilité, la responsabilité face à soi-même, mais aussi et surtout vis-à-vis des autres.
Même si une intelligence artificielle peut danser et chanter, elle ne saura jamais ce qu’elle est en train de faire, de transmettre : pour la jeune femme, ce « superpouvoir » donnée à l’IA est une sur promesse, parce qu’elle ne l’aura jamais.

Sans donner un sens réducteur à l’IA, Caroline explique qu’elle n’est que l’une de ces 9 intelligences différentes, et n’est autre qu’une sous partie limitée des possibilités de l’être humain.

« A-t-on déjà vu une étude qui comparerait deux diagnostics, l’un fait par l’homme et l’autre par une IA, et qui jugerait que cette dernière est plus performante que l’humain pour comprendre les émotions d’autrui ? »
C’est impossible selon Caroline, car même un être humain ne peut avoir une totale conscience de lui même et de ses émotions. S’il y a près de deux cents émotions différentes que l’on peut ressentir à un instant t, on ne peut que difficilement les identifier, et même si une IA est un jour capable de le faire, ca voudrait dire que cette donnée lui a déjà été donnée en amont, donc on sort du cadre d’une « conscience innée » de soi.

Ainsi on comprend que si le référentiel est différent, il n’y a parfois aucun point de convergence entre deux sphères indépendantes. L’intelligence émotionnelle relève de la compréhension de soi et des autres, et relève d’une dimension autre, celle du développement personnel.

 

En quoi le développement personnel est-il complémentaire à la transformation digitale ?

Selon Caroline,  » c’est un bras de fer en cours, c’est une question de pouvoir « 

« L’effet du digital est une remise en cause du pouvoir central : il impose l’interdépendance entre les êtres humains car l’arrivée de processus automatisés crée la nécessité de revisiter les métiers et les compétences en entreprises ». Cela veut dire parfois des frustrations et au mieux des concessions. Ce sentiment de concession peut être source de tensions si les avis divergent, et cette notion de perte de position par rapport à la machine qui vous remplace, amène une certaine remise en cause de l’égo.

La transformation digitale en entreprise n’est rien de moins qu’une une perte de contrôle de l’homme sur ce qu’il crée, même si c’est pour le bien du projet porté par l’équipe.
« En France on valorise les expertises. Si on prend n’importe quel poste, on voit qu’on est interdépendants les uns des autres et on a tellement été dans une culture du contrôle depuis toujours, qu’on a du mal à accepter la nouveauté. C’est comme un stagiaire qui débarque et qui connait plus de choses qu’un consultant. »

Le digital a donné la connaissance à tout le monde, tout devient accessible et la plus value n’est plus dans l’outil, mais ce qu’on fait de l’outil et comment on l’emploie pour créer de la valeur.
C’est en ça que le développement personnel va venir apporter de la valeur en entreprise, car il permet de se remettre en question, de remettre en cause son égo, et cette capacité là relève entres autres de son intelligence émotionnelle.

Caroline poursuit en expliquant que toutes ces tensions et frustrations sont néanmoins légitimes. Tout sujet digital est susceptible de créer des frottements, et il vaut mieux accueillir ses émotions pour mieux les gérer : « dans tout travail, il faut apprendre à accueillir, identifier, gérer . C’est la culture du feedback et de la reconnaissance en entreprise qui peuvent nous aider. »

Comment venir à bout du bras de fer, y a il un gagnant ?

Pour l’experte, « l’important, c’est la mise en perspective des deux ». Pour une transformation digitale réussie en entreprise, il faut selon elle qu’il y ait un processus de reconnaissance des salariés, il faut une transparence et une sincérité dans l’accomplissement d’un travail, individuel ou en équipe : s’il y a un sentiment de redondances dans certaines tâches, il faut les réattribuer par exemple. Il faut « faire désirer aux collaborateurs les nouvelles perspectives sur lesquelles il y a un potentiel de croissance ».
Si chacun trouve son cadre d’épanouissement, une distribution équitable, logique et éthique de pouvoir entre l’IA et l’IE ira de soi.

Caroline clôt l’entretien par une citation marquante, qui ouvre à nouveau le sujet fondamental de la remise en cause de soi : « selon Alvin Toffler, les analphabètes du XXIème siècle ne seront pas ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Ce seront ceux qui ne savent âs apprendre, désapprendre et réapprendre ».