L’intelligence artificielle fait aujourd’hui partie du quotidien de la création artistique et littéraire. Entre générateurs de textes, outils d’aide à l’écriture, ou plateformes capables de produire des scénarios en quelques secondes, les frontières entre humain et machine deviennent de plus en plus floues.
Créativités artificielles – La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle, dirigé par Alexandre Gefen, propose une série d’analyses universitaires sur cette transformation. L’ouvrage explore les tensions entre automatisation et imagination, entre données statistiques et style personnel, entre imitation et invention. Il pose une question centrale : l’intelligence artificielle peut-elle vraiment créer ?
Cette fiche de lecture revient sur les principaux apports de cet ouvrage, avant d’ouvrir une réflexion sur ce que cette évolution signifie pour l’acte d’écrire aujourd’hui. Car au-delà de la technique, ce qui est en jeu, c’est la place de l’auteur, la notion d’originalité, et notre rapport collectif à la fiction.
Qui est Alexandre Gefen ? Un regard littéraire sur la création à l’ère de l’IA
Alexandre Gefen est un chercheur en littérature contemporaine et en humanités numériques. Directeur de recherche au CNRS, il a consacré une grande partie de ses travaux à la transformation des pratiques d’écriture à l’ère numérique, en s’intéressant aussi bien aux enjeux esthétiques qu’aux mutations sociétales. Il est également engagé dans la réflexion sur les usages des technologies dans le domaine littéraire et artistique.
En 2023, il dirige l’ouvrage collectif Créativités artificielles – La littérature et l’art à l’heure de l’intelligence artificielle, publié aux Presses du Réel. Ce recueil réunit plusieurs contributions d’universitaires et d’artistes pour interroger l’impact de l’IA sur la création : que signifie écrire lorsqu’un algorithme peut générer un poème ou une nouvelle ? Qu’en est-il de la notion d’auteur·ice, d’originalité, ou de style ?
Dans un contexte où les outils comme GPT, Midjourney ou DALL·E suscitent à la fois fascination et inquiétude, ce livre propose une approche critique et nuancée, en croisant les points de vue littéraires, techniques, philosophiques et esthétiques. Il s’adresse autant aux chercheurs qu’aux professionnel·les de la culture ou aux curieux qui s’interrogent sur le futur de la création.
Comprendre ce que l’IA change à l’écriture
Dans la continuité de sa réflexion sur les formes de création à l’ère numérique, Créativités artificielles dirigé par Alexandre Gefen aborde plusieurs questions centrales : que signifie écrire aujourd’hui ? Qu’est-ce que l’intelligence artificielle modifie dans notre rapport à l’auteur, au style, ou à l’idée même d’originalité ?
Le livre propose une série de textes qui montrent à quel point le rôle de l’auteur évolue. Quand un texte est produit par une intelligence artificielle, il devient plus difficile de savoir à qui il appartient vraiment. Est-ce encore une œuvre d’auteur·ice, ou plutôt une production partagée entre humain et machine ? Ce flou oblige à repenser ce qu’on entend par “créer” et à poser de nouvelles questions sur la place de l’intention, du choix et du style dans le processus d’écriture.
Une autre idée forte revient souvent dans l’ouvrage : celle de la créativité “imitée”. Les systèmes d’IA s’appuient sur des bases de données existantes pour générer du contenu. Ils reproduisent des formes, des styles ou des structures sans forcément comprendre ce qu’ils racontent. Cela soulève une interrogation : est-ce qu’une machine peut vraiment inventer ? Ou ne fait-elle que réassembler ce qu’elle a déjà vu ? Les textes du livre ne cherchent pas à trancher de manière radicale, mais plutôt à encourager une réflexion sur ce qui fait la différence entre produire et inventer.
Enfin, Créativités artificielles adopte un point de vue assez large. Le livre réunit des personnes venant de domaines variés : littérature, art, philosophie, technologie… Cette diversité permet de croiser les regards et d’apporter des éclairages complémentaires sur les enjeux liés à l’intelligence artificielle. On y découvre des réflexions sur la manière dont les artistes travaillent avec des outils numériques, mais aussi sur ce que cela implique pour les lecteurs, les critiques ou les institutions culturelles.
En résumé, le livre ne donne pas de réponse toute faite, mais il propose des pistes pour mieux comprendre comment l’intelligence artificielle s’inscrit aujourd’hui dans les pratiques d’écriture. Il invite à se poser les bonnes questions, sans dramatiser, mais sans minimiser non plus ce changement en cours.
Créer avec ou sans machine : quelle place pour l’humain ?
L’un des intérêts du livre Créativités artificielles est qu’il ne cherche pas à opposer frontalement humains et machines. Il propose plutôt d’examiner comment l’écriture évolue à mesure que de nouveaux outils apparaissent. Cette posture équilibrée permet de réfléchir à la création dans toute sa diversité, y compris dans des pratiques qui sortent du cadre éditorial traditionnel, comme l’écriture en ligne ou communautaire.
La fanfiction, par exemple, représente un autre versant de cette transformation. Elle repose sur des formes de créativité ouvertes, parfois anonymes, souvent collectives, qui ne cherchent pas à publier, mais à partager. Contrairement à l’IA, les auteur·ices de fanfictions s’appuient sur leur sensibilité, leur mémoire de lecteur, leur vécu. Même lorsqu’ils reprennent des personnages ou des univers connus, ils y injectent quelque chose d’eux-mêmes : un regard, un style, un ressenti. Il ne s’agit pas d’imiter, mais de prolonger, de transformer.
C’est justement là que se creuse une différence essentielle avec la production algorithmique. Une IA est capable d’imiter un style, de respecter des codes, d’écrire une scène dans le ton d’un roman célèbre. Mais elle ne ressent rien. Elle ne doute pas. Elle ne choisit pas de briser un schéma narratif pour exprimer quelque chose de personnel. Elle ne crée pas en réaction à une émotion, à une frustration ou à un désir.
Ce que montre indirectement Créativités artificielles, c’est que la création humaine reste profondément ancrée dans l’expérience. L’IA peut accompagner, compléter, inspirer. Mais elle ne peut pas remplacer ce qui fait l’essence de l’écriture : la subjectivité, l’envie de dire quelque chose à quelqu’un, dans un moment donné.
Dans un monde où les outils numériques prennent une place croissante dans les processus créatifs, la fanfiction rappelle que l’écriture est aussi un espace de liberté, d’exploration et de lien. Elle n’a pas vocation à disparaître, mais à évoluer, elle aussi, en dialoguant — peut-être — avec ces nouvelles formes d’assistance. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’IA peut produire, mais ce que l’humain a encore à raconter.