Entretien avec Wladimir Taranof

Il ne parle ni comme un technophile naïf, ni comme un gardien inquiet d’un savoir menacé. Sa voix est calme, mesurée, presque pédagogique, ce qui n’a rien d’un hasard. Responsable pédagogique au sein du MBA DMB (Digital Marketing and Business), Wladimir se situe à un point d’équilibre rare : au croisement de l’innovation technologique et de l’exigence intellectuelle. 

La gen Z : un tourisme 2.0
La gen Z : un tourisme 2.0

Lorsque la conversation s’ouvre sur l’intelligence artificielle, il n’est pas question d’effets d’annonce ou de fascination pour l’outil. Il préfère parler de posture. De méthode. De responsabilité. 

Cette phrase, presque anodine en apparence, résume pourtant l’ensemble de sa vision pédagogique. 

« Je considère l’IA comme un outil qui m’augmente, pas comme quelque chose qui réfléchit à ma place. » 

Un enseignant moins transmetteur, plus guide 

L’intelligence artificielle redessine aussi la relation enseignant–étudiant. Wladimir observe un glissement progressif du rôle traditionnel de l’enseignant vers celui de coach intellectuel. 

Là où l’IA peut traiter des données, structurer un plan ou reformuler un texte, elle échoue sur l’essentiel : le jugement, la nuance, le retour humain. Le feedback devient alors central. Irremplaçable. 

Le risque de déshumanisation existe, reconnaît-il, mais uniquement si l’IA se substitue à la pensée, et non si elle l’accompagne. 

« Je considère l’IA comme un outil qui m’augmente, pas comme quelque chose qui réfléchit à ma place. » 

Une vigilance pédagogique et éthique indispensable 

Intégrer l’IA sans dégrader la qualité pédagogique suppose, selon lui, une vigilance constante. Pédagogique, d’abord : ne jamais laisser l’outil remplacer la réflexion humaine. Éthique, ensuite : déconstruire l’illusion de neutralité de l’IA, rappeler que toute technologie porte une vision culturelle et politique du monde. 

Former uniquement à des outils, sans transmettre des compétences durables, serait une erreur stratégique majeure. 

« L’éthique n’est pas universelle. Elle dépend des contextes, des cultures, des rapports de pouvoir. »

Une IA omniprésente… mais presque invisible 

À horizon trois à cinq ans, Wladimir imagine une IA intégrée partout, mais perceptible nulle part. Une technologie en arrière-plan, au service de la décision, de la personnalisation, du traitement de données. Et face à elle, un humain recentré sur ce qui fait sa valeur : penser, arbitrer, créer du sens. 

Il conclut sans emphase, mais avec une clarté redoutable : 

« Le problème n’est pas la technologie. Le problème, c’est ce que l’on en fait. » 

Une phrase simple. Presque évidente. Et pourtant, sans doute l’une des plus difficiles à mettre en pratique dans l’enseignement supérieur contemporain. 

Cet entretien s’inscrit dans une démarche de recherche plus large sur la transformation des usages pédagogiques à l’ère de l’intelligence artificielle, et sur les tensions qu’elle révèle entre performance, autonomie et esprit critique. Il reflète aussi une conviction personnelle : derrière les outils, ce sont avant tout les postures humaines qui façonnent l’avenir de l’apprentissage. N’hésitez pas également à vous abonner au profil LinkedIn de Wladimir pour suivre ses actualités et réflexions autour du digital.


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Un rôle de chef d’orchestre pédagogique 

Le quotidien de Wladimir ne se limite pas à la gestion de programmes ou à la coordination d’intervenants. Il pilote les contenus, ajuste les méthodes, analyse les retours des étudiants, observe les usages réels, pas ceux déclarés. Son rôle est moins celui d’un contrôleur que d’un facilitateur de progression collective. 

Il revendique une forte autonomie dans ses choix pédagogiques, notamment sur l’intégration de l’intelligence artificielle. Une autonomie qui s’accompagne d’un droit à l’expérimentation : création d’outils internes, tests de GPT personnalisés, ajustements continus. 

Mais cette liberté n’est jamais synonyme de laisser-faire. 

« L’innovation pédagogique n’a de sens que si elle améliore réellement la capacité de penser. Sinon, ce n’est qu’un gadget »

Des étudiants plus rapides… mais pas toujours plus autonomes 

Lorsqu’on l’interroge sur l’évolution des étudiants ces dernières années, le constat est sans détour. Oui, ils sont plus à l’aise avec les outils numériques. Oui, ils savent aller vite. Très vite. Mais cette rapidité masque parfois une fragilité plus profonde. 

« Il y a une logique de faire vite plutôt que de comprendre. L’IA s’insère parfaitement dans cette économie de la facilité. » 

ChatGPT est omniprésent dans les pratiques étudiantes. Souvent utilisé sans recul, parfois sans conscience méthodologique. La majorité y voit un raccourci. Une minorité seulement, entre 10 et 15 %, s’en sert comme d’un véritable levier cognitif. 

Le problème, insiste-t-il, n’est pas l’outil. C’est la délégation de la réflexion. 

« Former à un outil, c’est risqué. Former à une posture face à l’outil, c’est durable. »

Former à l’IA… ou former à penser avec l’IA ? 

Dans son établissement, l’intelligence artificielle n’est ni diabolisée ni idéalisée. Elle est officiellement intégrée côté administration pédagogique, et tolérée, mais encadrée côté étudiants. Des ateliers spécifiques existent. Des temps de sensibilisation aussi. 

Mais l’objectif n’est pas de former des experts d’un outil qui sera obsolète dans trois ans.

L’IA devient alors un prétexte pédagogique : un moyen d’enseigner l’esprit critique, la hiérarchisation de l’information, la capacité à questionner une réponse plutôt qu’à l’accepter.