L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE LE NOUVEAU ASSISTANT PEDAGOGIQUE ?
Faut-il crindre ou adopter l’intelligence artificielle en cours ? La question divise enseignants et étudiants. Longtemps perçue comme une menace pour la pédagogie, elle pourrait bien s’imposer comme une aide précieuse pour personnaliser l’apprentissage, tout en obligeant le monde éducatif à réinventer ses méthodes d’évaluation.
Dans « L’intelligence artificielle en cours : progrès pédagogique ou trahison scolaire ? », Salma Talibi questionne l’équilibre entre innovation et déshumanisation du système scolaire. Son article a pour but de poser notre réflexion et de créer notre avis. Un article pertinent, auquel j’aimerais ajouter un éclairage après plus de 3 ans où l’IA est entrée sur les bancs de l’école.
Depuis l’irruption de ChatGPT en novembre 2022, les écoles, universités et enseignants se retrouvent confrontés à un dilemme inédit : comment enseigner à l’ère de l’assistance artificielle ?
La question n’est plus de savoir si les écoles doivent autoriser l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les travaux de groupes, les cours ou les évaluations. La question est maintenant de savoir comment la manier, comment évaluer les élèves et les aider à booster leurs réflexions avec l’IA.
L’intelligence artificielle vue comme un assistant personnalisé des professeurs
Soyons honnête, il est difficile même impossible pour un professeur de se diviser en 30 élèves, surtout lorsque nous sommes dans une ère où les classes se gonflent et le nombre de professeurs diminue. L’intelligence artificielle peut jouer un vrai rôle d’assistant pédagogique. Les recherches récentes menées par le ministère de l’Éducation nationale et l’UNESCO convergent : « bien utilisée, l’IA a le potentiel d’offrir un apprentissage véritablement individualisé. »
Chaque élève apprend différemment, l’intelligence artificielle, en analysant les comportements, le rythme, les réussites et les erreurs, peut adapter les contenus pédagogiques à chacun. C’est à l’enseignant de bien connaître ses élèves et savoir comment manier l’IA pour que celle-ci lui vienne en aide. Des plateformes comme Khanmigo (développée par Khan Academy en partenariat avec OpenAI) illustrent cette approche : un assistant intelligent qui ajuste la difficulté des exercices en temps réel et propose des explications adaptées.
Ces outils ne visent pas à remplacer le professeur : ils lui offrent une vision fine du parcours d’apprentissage, lui permettant de concentrer son énergie là où l’humain reste irremplaçable : la relation, la motivation, la créativité.
Apprendre à prompter : une nouvelle compétence fondamentale
Pour contrôler l’intelligence artificielle, il faut savoir l’utiliser. Apprendre aux élèves à prompter, devient une compétence aussi importante que la recherche documentaire à la bibliothèque l’était il y a vingt ans.
Il faut également leur apprendre à décrypter les sources, les informations, à vérifier la fiabilité des réponses générées. L’esprit critique devient plus essentiel que jamais dans un monde où l’information est abondante mais pas toujours fiable.
Pour que l’IA soit un réel soutien aux élèves mais surtout aux professeurs, il faut savoir comment l’utiliser. Or, c’est là que se situe aujourd’hui le principal frein : le manque de formation du corps enseignant. Il est urgent de mettre en place des programmes de formation continue structurés et ambitieux. Ces formations doivent couvrir plusieurs dimensions :
La dimension technique : comprendre ce qu’est réellement l’intelligence artificielle, comment elle fonctionne, quelles sont ses capacités et ses limites. Les enseignants doivent savoir ce qu’elle peut faire (générer du texte, analyser des données, créer des exercices) et ce qu’elle ne peut pas faire (réfléchir véritablement, créer du sens, comprendre les émotions).
La dimension pédagogique : apprendre à intégrer l’intelligence artificielle dans sa pratique quotidienne. Comment l’utiliser pour préparer des cours différenciés ? Comment créer des activités qui valorisent la collaboration entre l’élève, l’intelligence artificielle et l’enseignant ? Comment évaluer autrement ?
La dimension éthique et critique : former à l’esprit critique vis-à-vis de l’intelligence artificielle. Les enseignants doivent pouvoir transmettre à leurs élèves les compétences nécessaires pour décrypter les réponses de l’intelligence artificielle, vérifier les sources, identifier les biais, comprendre les enjeux de confidentialité des données.
Ces formations ne peuvent pas être de simples sessions de deux heures en amphithéâtre. Elles nécessitent du temps, des moyens financiers, et surtout un accompagnement dans la durée.
Certains pays ont déjà pris de l’avance. En Estonie, par exemple, tous les enseignants bénéficient d’une formation obligatoire à l’intelligence artificielle. En Finlande, des « coachs numériques »
Réinventer l’évaluation avec l’intelligence artificielle plutôt que l’interdire
Salma Talibi parle dans son article de « La tentation de la facilité et la triche déguisée ». En effet, lors de son arrivée à l’école, l’intelligence artificielle a été vue comme ayant pour seul but de tricher. Il faut donc repenser la manière d’évaluer.
Les devoirs maison n’existent peut-être plus sous leur forme traditionnelle, mais faire ses devoirs avec son père ou sa mère n’est-il pas déjà de la triche ? Ou simplement une aide ? N’apprenons-nous pas en nous aidant ? Interdire l’intelligence artificielle est illusoire. Les élèves la contournent, et surtout, ils vivront dans un monde où elle est omniprésente.
L’école ne peut ignorer cet outil ; elle doit plutôt enseigner à s’en servir de manière critique et responsable. Cela suppose de réinventer les formes d’évaluation :
- Évaluer le processus plutôt que le résultat : demander aux élèves de documenter comment ils ont utilisé l’intelligence artificielle, de justifier leurs choix et d’analyser les limites de la machine.
- Favoriser l’oral et la collaboration : des entretiens individuels ou collectifs permettent de mesurer la compréhension réelle.
- Encourager la créativité : poser des questions ouvertes où la valeur ajoutée humaine (jugement, nuance, imagination) reste essentielle.
Plutôt que de sanctionner l’usage de l’intelligence artificielle, faisons-en un objet d’apprentissage
Une révolution qui en rappelle d’autres : la leçon de la calculatrice
Cette peur face à l’intelligence artificielle n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’éducation. Elle rappelle étrangement les débats houleux qui ont accompagné l’introduction de la calculatrice dans les années 1970-1980. À l’époque, de nombreux enseignants craignaient que cet outil ne tue définitivement le calcul mental et ne rende les élèves incapables de réfléchir par eux-mêmes. On prédisait la fin de l’apprentissage des mathématiques. Pourtant, aujourd’hui, la calculatrice est un outil banal, et personne ne conteste son utilité. Elle n’a pas remplacé la compréhension mathématique ; elle a simplement déplacé l’effort pédagogique vers des compétences plus complexes : résolution de problèmes, raisonnement logique, modélisation.
L’intelligence artificielle suit aujourd’hui le même chemin. Comme toute révolution technologique, elle passe par trois phases : elle est d’abord ridicule, puis dangereuse, puis évidente. Nous sommes encore dans la phase dangereuse, mais l’histoire nous enseigne que l’outil finira par s’intégrer naturellement au paysage scolaire, à condition qu’on l’accompagne intelligemment.
Vers une école augmentée mais toujours humaine
Je suis certaine que l’intelligence artificielle a un vrai rôle à jouer dans l’éducation de nos enfants. Comme toute révolution, elle passe par trois phases : ridicule, dangereuse et évidente.Un reflexion si bien expliqué par Idriss Aberkane dans » les Étapes d’une invention ». Nous sommes encore dans la phase dangereuse car le corps professoral ne connaît pas encore toutes les forces et techniques de cette révolution, mais tout comme la calculette ou Internet, elle deviendra d’ici peu un outil évident lorsque nous évoquerons le système scolaire.
L’enjeu n’est pas de résister à cette vague technologique, mais de l’apprivoiser intelligemment. L’intelligence artificielle ne remplacera jamais ce qui fait l’essence même de l’éducation : la relation humaine, l’inspiration, la transmission de valeurs, l’encouragement face à l’échec. Elle peut en revanche libérer du temps et de l’énergie pour que ces dimensions humaines soient encore plus présentes. À nous, enseignants, parents, institutions, élèves d’apprendre à l’utiliser.