Influenceurs virtuels : innovation marketing ou fin de l’authenticité ?

Pendant longtemps, l’influence digitale reposait sur une promesse simple : une personne réelle partageait son quotidien, ses goûts ou ses recommandations avec une communauté qui lui faisait confiance. Même lorsque les contenus étaient sponsorisés, l’intérêt venait souvent de cette impression de proximité : on suivait un créateur parce qu’il avait une personnalité, un style, des habitudes, une manière de parler et une expérience à raconter. Mais l’arrivée de l’intelligence artificielle générative vient bouleverser cet équilibre. Aujourd’hui, une marque peut collaborer avec un influenceur qui n’existe pas. Visage généré par IA, voix synthétique, personnalité inventée, contenus produits à grande échelle : l’influenceur virtuel est en train de devenir un véritable outil de communication.

La gen Z : un tourisme 2.0
La gen Z : un tourisme 2.0

C’est précisément ce sujet qui était au cœur de l’AI Influencer Summit, un événement organisé par OpenArt AI à San Francisco, consacré aux nouveaux personnages créés par intelligence artificielle et à leur impact sur les médias, la publicité et le storytelling. L’événement présentait plusieurs panels autour de l’IA appliquée aux influenceurs, à la télévision, à Hollywood, à la publicité et à la créativité. Son objectif était clair : montrer comment les avatars, chanteurs, mannequins ou créateurs virtuels deviennent des « AI IP », c’est-à-dire des propriétés intellectuelles capables d’attirer des audiences, des marques et des contrats commerciaux.

Des avatars devenus de vraies propriétés de marque

Parmi les profils mis en avant, on retrouve par exemple Shudu, souvent présentée comme l’un des premiers mannequins digitaux, Aitana Lopez, influenceuse virtuelle européenne, ou encore des personnages IA capables de générer des millions de vues sur les réseaux sociaux. Ces exemples montrent que l’influence ne dépend plus uniquement de l’existence physique d’une personne. Un avatar peut désormais avoir une identité visuelle, une ligne éditoriale, un univers narratif et une communauté fidèle. Il peut être pensé comme un personnage de marque à part entière, au même titre qu’une égérie ou une mascotte, mais avec une différence majeure : il est totalement contrôlable.

Pour les marques, l’intérêt est évident. Un influenceur virtuel ne vieillit pas, ne tombe pas malade, ne refuse pas un brief, ne crée pas de polémique personnelle et peut être adapté à n’importe quelle campagne. Il peut parler plusieurs langues, porter tous les produits, apparaître dans différents pays et produire du contenu en continu. Dans un contexte où les marques cherchent à publier vite, beaucoup et à moindre coût, l’IA représente une solution très attractive. Elle permet de générer des visuels, des vidéos, des scripts ou des mises en scène sans organiser de shooting, sans déplacer d’équipe et sans dépendre d’un créateur humain.

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La confiance en question

Mais c’est justement là que commence la polémique. L’influence repose normalement sur une forme de confiance. On suit un créateur parce qu’on croit, au moins en partie, à son regard, à son vécu et à sa sincérité. Même si l’influence marketing est déjà très professionnalisée, elle garde une dimension humaine : un vrai corps, une vraie voix, une vraie expérience. Avec les influenceurs virtuels, cette relation devient beaucoup plus floue. Peut-on encore parler de recommandation lorsqu’aucune expérience n’a été vécue ? Un avatar peut-il vraiment « aimer » un produit, « tester » une crème, « porter » un vêtement ou « ressentir » une émotion ?

Cette question est d’autant plus importante que certains contenus IA peuvent donner l’impression de montrer de vraies personnes. The Guardian a récemment publié une enquête sur des marques utilisant des influenceurs générés par IA dans des contenus promotionnels, parfois sans indication claire pour le public. Le problème n’est donc pas seulement l’usage de l’IA, mais le manque de transparence. Si un consommateur croit regarder une vraie cliente, une vraie créatrice ou une vraie personne en train de recommander un produit, alors que l’image est entièrement générée, la frontière entre publicité, fiction et manipulation devient dangereusement mince.

Un cadre réglementaire qui se met en place

L’Union européenne a justement commencé à encadrer ce sujet avec l’AI Act. À partir du 2 août 2026, certaines obligations de transparence doivent s’appliquer aux contenus générés ou manipulés par IA, notamment pour limiter les risques de tromperie, de deepfakes et de manipulation. Cette évolution réglementaire montre bien que le sujet dépasse largement le simple effet de mode marketing. Les influenceurs virtuels ne posent pas seulement une question créative : ils posent une question démocratique et éthique. Dans un espace numérique déjà saturé d’images retouchées, de publicités déguisées et de contenus sponsorisés, comment le public peut-il encore distinguer le réel du fabriqué ?

Mon regard sur les influenceurs virtuels

À mon sens, l’influenceur virtuel est fascinant parce qu’il révèle une contradiction du marketing digital actuel. D’un côté, les marques parlent constamment d’authenticité, de proximité et de relation humaine. De l’autre, elles sont attirées par des outils qui permettent justement de supprimer l’imprévu humain. L’avatar IA est pratique parce qu’il ne déborde jamais du cadre. Il est parfait, cohérent, disponible et rentable. Mais cette perfection peut aussi devenir inquiétante. L’influence a toujours reposé sur une part d’imperfection : une façon de parler, un avis personnel, une hésitation, une expérience vécue. C’est souvent ce qui rend un créateur crédible.

Cela ne signifie pas que les influenceurs virtuels sont forcément négatifs. Ils peuvent être très intéressants dans certains contextes : univers de fiction, gaming, mode expérimentale, campagnes artistiques, storytelling de marque ou contenus assumés comme imaginaires. Dans ces cas-là, l’avatar devient un outil créatif, presque comme un personnage de film ou de bande dessinée. Le problème apparaît lorsque l’IA cherche à imiter le réel sans le dire, en reprenant les codes de l’UGC, des témoignages clients ou des recommandations spontanées. Là, la promesse d’authenticité devient artificielle.

Je ne pense donc pas que les influenceurs virtuels vont remplacer totalement les créateurs humains. Ils vont plutôt obliger les marques à clarifier leur stratégie. Si une marque cherche une image parfaite, contrôlée et spectaculaire, l’avatar peut être efficace. Mais si elle cherche une vraie relation avec une communauté, une parole crédible et une identification sincère, l’humain reste difficile à remplacer. L’IA peut simuler une émotion, mais elle ne peut pas réellement vivre une expérience. Elle peut créer du contenu, mais elle ne peut pas construire une relation de confiance de la même manière qu’une personne réelle.

Finalement,

l’AI Influencer Summit montre que l’influence entre dans une nouvelle étape : celle d’un mélange entre création humaine, IA, fiction et publicité. Cette évolution ouvre des possibilités créatives impressionnantes, mais elle impose aussi une responsabilité forte aux marques. L’enjeu n’est pas de refuser l’innovation, mais de l’utiliser avec transparence. Car si l’influence devient uniquement une fabrication parfaite de l’authenticité, elle risque de perdre ce qui faisait sa force : la confiance.