Industrie Musicale :
Vers une uniformisation de la création ?
Rencontre avec Darius Afchar, Researcher chez Deezer
Dans un monde où l'intelligence artificielle semble redéfinir chaque pan de notre quotidien, le secteur de la musique n'est pas épargné. Mais derrière les promesses de facilité se cachent des enjeux éthiques et créatifs majeurs.
J'ai eu la chance d'échanger avec Darius Afchar, Researcher chez Deezer, dont le parcours et le regard critique nous forcent à repenser notre rapport aux outils numériques.
Darius Afchar
Un parcours à la croisée des chemins
Darius n'est pas arrivé dans le monde de l'IA par hasard. Après un cursus d'ingénieur et un Master de recherche en mathématiques à l'ENS Paris-Saclay, il a consacré quatre années de thèse à un sujet qui nous concerne tous : la recommandation musicale.
Aujourd'hui, son quotidien chez Deezer consiste à détecter les contenus générés par IA un label de transparence récemment mis en place pour informer les utilisateurs et respecter les régulations européennes à venir, notamment l'AI Act.
L'IA : Outil marketing ou révolution technique ?
L'un des premiers points marquants de notre échange est la remise en question du terme même d'« IA ». Pour Darius, c'est avant tout un terme marketing né dans les années 50 pour obtenir des financements.
« Il y a souvent beaucoup d'humains derrière, ne serait-ce que pour annoter les données. Parler d'intelligence 'artificielle' est parfois trompeur. »
Il nous alerte également sur une réalité méconnue : la fraude massive. Aujourd'hui, des musiques sont générées par IA par milliers et streamées par des bots pour détourner les revenus au détriment des véritables artistes.
Le risque de l'uniformisation culturelle
Si l'IA peut aider à prototyper des idées, Darius souligne un danger majeur pour la diversité musicale :
- Le biais occidental. Les modèles sont entraînés majoritairement sur des données occidentales. Demander à une IA de créer de la musique persane (dont Darius est originaire) revient souvent à obtenir un cliché sonore plutôt qu'une œuvre authentique.
- L'absence de rupture. Par définition, l'IA reproduit les données du passé. Elle excelle dans le mélange — comme le fameux « fauteuil-avocat » d'OpenAI — mais elle est incapable de créer une véritable rupture artistique inédite.
- L'ennui créatif. « C'est beaucoup plus fun de faire soi-même », confie-t-il. L'automatisation risque de remplacer des métiers par des résultats « plus plats, moins bien faits ».
Conseil aux futurs pros : apprenez à faire sans l'IA
À la question de savoir quelles compétences maîtriser pour demain, la réponse de Darius est sans appel : apprendre à travailler sans l'IA. Pourquoi ?
- L'indépendance. Pour ne pas être démuni le jour où l'outil devient payant ou indisponible.
- L'esprit critique. Pour être capable de corriger les « hallucinations » des modèles. Une étude du MIT a d'ailleurs montré que les étudiants utilisant ChatGPT oubliaient plus vite leurs cours que les autres.
- La valeur ajoutée. La maîtrise réelle d'un métier — comme le code ou la rédaction — restera toujours plus valorisée que la simple capacité à taper des « prompts ».
Ce qu'il faut retenir
En résumé
La rencontre avec Darius Afchar nous rappelle que la technologie n'est jamais neutre. Elle répond à des enjeux de réduction de coûts qui se font souvent au détriment de la qualité et de l'humain. En tant que futurs acteurs du digital, notre défi ne sera pas d'utiliser l'IA à tout bout de champ, mais de savoir quand ne pas l'utiliser pour préserver notre créativité et notre singularité.