Dans son article « IA & emploi : entre promesses et réalité sur le terrain », mon camarade dresse un constat lucide : derrière les discours rassurants sur la « collaboration homme-machine », la réalité du terrain révèle des suppressions de postes massives et une création d’emplois réservée à une élite technique. Ce tableau est juste. Mais il manque, selon moi, deux angles essentiels pour comprendre ce qui se passe vraiment.
D’un côté, le cynisme des entreprises qui instrumentalisent l’IA pour justifier des licenciements opportunistes. De l’autre, l’absence criante de politiques publiques de formation à la hauteur des enjeux. Ce n’est pas l’IA qui est le problème. C’est ce qu’on en fait — et surtout ce qu’on ne fait pas.
55 000 licenciements « liés à l’IA » : vraiment ?
Les chiffres sont là, et ils sont indéniables. Selon le cabinet Challenger, Gray & Christmas, l’IA a été directement citée comme cause de près de 55 000 licenciements aux États-Unis en 2025, sur un total de 1,17 million de suppressions de postes — le niveau le plus élevé depuis la pandémie de Covid-19. Amazon, Microsoft, Meta, Google : tous ont annoncé des vagues de restructurations en invoquant l’intelligence artificielle et l’automatisation.
Mais voilà où le sujet se complique. Une enquête publiée par la Harvard Business Review en janvier 2026, portant sur plus de 1 000 dirigeants interrogés fin 2025, pointe un phénomène troublant : l' »AI washing ». Derrière les annonces tonitruantes sur l’IA, une majorité de ces réductions d’effectifs relèveraient en réalité de restructurations classiques, de pressions sur les marges ou de corrections post-Covid. L’IA servirait de bouc émissaire technologique pour faire avaler la pilule aux actionnaires et à l’opinion publique.
Ce cynisme mérite d’être nommé. Quand des entreprises affichant des résultats financiers records suppriment des milliers de postes au nom de l’efficacité algorithmique, la question n’est plus technique : elle est éthique et politique.
Une fracture sociale qui s’aggrave silencieusement
Mon camarade soulève avec justesse que les nouveaux emplois créés par l’IA — prompt engineers, data annotators, auditeurs éthiques — sont réservés à une frange très qualifiée. Les données amplifient ce constat.
Selon les estimations compilées par DemandSage, les femmes font face à un risque d’automatisation trois fois supérieur à celui des hommes. L’emploi des 22–25 ans a reculé de 13 % dans les secteurs exposés à l’IA depuis fin 2022. Face à cette réalité, 40 % des diplômés 2025 se sont orientés vers des métiers manuels ou relationnels jugés moins automatisables — non par vocation, mais par calcul de survie professionnelle.
En tant qu’étudiant de 24 ans en MBA majeure IA & Data, je ne peux pas lire ces chiffres sans un certain vertige. Ma génération est précisément celle qui se retrouve à la frontière entre deux mondes : celui qui disparaît et celui qui n’a pas encore de nom.
En France, la situation est paradoxale. Le pays affiche 166 000 offres d’emploi liées à l’IA publiées en 2024 — devançant l’Allemagne et le Royaume-Uni. La prime salariale associée aux compétences IA a bondi de 56 % en un an. Mais selon une étude de l’OPIIEC, près de 287 000 salariés devront être formés ou sensibilisés à l’IA d’ici 2030 dans les seuls secteurs du numérique, de l’ingénierie et du conseil. Ces deux réalités coexistent sans se rencontrer.
La formation : le vrai angle mort
C’est ici que le bât blesse vraiment. Car si la transformation de l’emploi par l’IA est inévitable — le WEF estime un solde net positif de 78 millions d’emplois créés d’ici 2030 — la transition, elle, ne se fait pas toute seule.
Or seulement 40 % des entreprises françaises proposent aujourd’hui des formations à l’IA à leurs salariés, selon France Stratégie. 60 % des organisations laissent donc leurs collaborateurs se débrouiller seuls face à une transformation qui redéfinit leur métier en profondeur. C’est là le vrai scandale — pas l’IA en elle-même.
Les signaux existent pourtant. Le gouvernement français a lancé des initiatives comme LaborIA, le programme IA Clusters doté de 360 millions d’euros, ou l’introduction de l’IA dans les programmes scolaires dès le collège. Ce sont des pas dans la bonne direction, mais des pas encore trop timides face à l’ampleur du défi.
Car pendant ce temps, les entreprises qui licencient « à cause de l’IA » réinvestissent les économies réalisées non pas dans la reconversion de leurs salariés, mais dans l’infrastructure cloud et les data centers. Le message envoyé à Wall Street est limpide : l’IA permet de maintenir la croissance avec moins d’humains.
Changer de prisme, maintenant
Les données de l’OCDE et de McKinsey sont convergentes : 86 % des métiers vont se transformer, pas disparaître. Seuls 14 % des emplois sont véritablement automatisables. Mais cette transformation ne se fera pas naturellement ni équitablement — elle nécessite des politiques publiques ambitieuses, des entreprises responsables et des individus accompagnés.
Mon camarade conclut que l’avenir du travail sera hybride. Je vais plus loin : il sera surtout inégal, si on ne fait pas le choix politique de l’accompagnement massif.
La vraie question n’est donc plus « l’IA va-t-elle remplacer l’humain ? » — elle est déjà dépassée. La vraie question est : qui décide de qui a accès aux outils, aux formations et aux opportunités que l’IA génère ? Et tant que la réponse sera « le marché seul », la fracture ne fera que s’approfondir.
L’IA est un outil. Neutre en théorie, profondément politique en pratique.
Sources : Challenger Gray & Christmas (2025) · Harvard Business Review (janv. 2026) · OPIIEC · France Stratégie · WEF Future of Jobs 2025 · DemandSage · Article source
Consultez ma note méthodologique détaillée sur l’usage de l’IA pour cet article : https://blog.mbadmb.com/note-methodologique-ai-washing-emploi/