Article rédigé par Merry Guan

Genghis Gossin : « L'IA, c'est un levier puissant pour libérer du temps au pied du lit du résident »

Quand la transformation digitale des EMS devient une question de bon sens plutôt que de mode

Le vieillissement de la population et la pénurie de personnel soignant poussent aujourd'hui les établissements médico-sociaux (EMS) à repenser leur fonctionnement. Entre outils métiers, intelligence artificielle et objets connectés, la « Silver economy » attire de plus en plus d'acteurs technologiques désireux de vendre leurs solutions aux institutions. Mais derrière l'engouement, comment un établissement choisit-il réellement ses outils numériques ? Et surtout, comment concilier digitalisation et maintien du lien humain avec les résidents ?

Pour comprendre les coulisses de cette transformation, j'ai échangé avec Genghis Gossin, vice-directeur de la Résidence Les Bouleaux à Corgémont, dans le Jura bernois. Ancien informaticien reconverti dans la gestion d'établissements de santé, il pilote depuis 9 ans le déploiement des outils numériques de son institution.

 

G. Gossin<br />

Un profil hybride, entre soin et informatique

Avant de diriger, Genghis Gossin a passé dix ans dans l'informatique. Un parcours qui explique sa sensibilité particulière aux enjeux numériques du secteur :

« Je suis vice-directeur de la résidence Les Bouleaux depuis 9 ans maintenant. Avant ça, j'étais informaticien, donc j'ai de base une formation en informatique. C'est moi qui m'occupe du déploiement des outils digitaux de la résidence, de manière opérationnelle. »

La Résidence Les Bouleaux n'est pas un EMS comme les autres : ouverte depuis fin 2021 dans un nouveau bâtiment, elle regroupe 34 lits de gériatrie, des appartements protégés, une crèche, un centre médical, un restaurant ouvert au public et même un service de soins à domicile. Une diversité d'activités qui multiplie d'autant les besoins en outils digitaux.

 

La règle d'or : partir du besoin, jamais de l'outil

Premier enseignement de cet entretien : chez Gossin, la technologie ne précède jamais le problème à résoudre.

« Ce qu'on fait, c'est qu'on identifie un besoin ou une obligation légale pour intégrer un outil, pour autant qu'on juge que ça crée de l'efficience dans l'organisation. »

Il illustre cette logique avec l'exemple de la gestion du matériel défectueux : avant, une prise cassée ou un lit endommagé se signalait oralement, avec le risque que l'information se perde et mette en danger la sécurité des résidents. La réponse a été la mise en place d'un outil de GMAO (gestion de maintenance assistée par ordinateur), permettant aux soignants de créer un ticket immédiatement depuis une tablette.

Autre exemple frappant : le service de livraison de repas à domicile, porté par son équipe et développé en interne pour répondre aux besoins spécifiques de l’établissement, du login client jusqu’à la facturation automatisée. Un outil « maison », né d’un besoin très concret : mieux servir la population et fluidifier la communication entre services.

Pour les soins à proprement parler, en revanche, la marge de manœuvre est plus restreinte : la majorité des institutions romandes utilisent les mêmes outils standardisés, basés sur l'échelle de soins BESA, pour garantir une continuité inter-institutionnelle.

L'intelligence artificielle, accélérateur plus rapide que la robotique

Si la robotique fascine — notamment les développements observés en Asie ou aux États-Unis — Genghis Gossin reste prudent quant à son adoption à court terme. Pour lui, c'est bien l'intelligence artificielle qui va transformer le quotidien des EMS en premier :

« Ça va arriver plus vite que la robotique selon moi, c'est déjà là d'ailleurs. L'IA, c'est un levier puissant. Ça m'a évité d'acheter un programme, ça m'a évité d'avoir des coûts récurrents, ça m'a permis de faire mes propres outils sur mesure. »

Il confie d'ailleurs avoir développé ses logiciels internes avec l'aide de l'IA, un choix qui lui a permis de créer des solutions sécurisées et personnalisées sans dépendre d'éditeurs externes. Sa prochaine ambition : automatiser les tâches administratives chronophages, comme les transmissions de soins, grâce à la reconnaissance vocale — pour libérer du temps humain au bénéfice des résidents :

« C'est pas pour ça que les soignants ont décidé de devenir soignants, en fait, ce n'est pas pour faire de la paperasse. Je pense que l'IA peut vraiment nous aider là-dessus, être un fort levier pour libérer du temps pour aller au pied du lit du résident. »

L'accompagnement humain, clé de l'adoption

Interrogé sur l'accueil réservé par les équipes à ces nouveaux outils, Genghis Gossin est nuancé : jamais de refus catégorique, mais une fracture générationnelle bien réelle.

« Le plus compliqué, c'est la pyramide des âges. Les jeunes sont dans le monde digital, ils ont toujours vécu avec. Là où il y a un peu plus de friction, c'est avec les personnes en fin de carrière, ça nécessite un peu plus d'accompagnement. »

Pour limiter le sentiment de dépassement, l'établissement mise sur des procédures écrites, un onboarding assuré par les chefs de service et une culture qui valorise la parole : « Si vraiment t'as un problème, garde pas ça pour toi, fais-en part à ton collègue, va voir la direction. »

Des freins bien identifiés : financement, réglementation et culture

Sans langue de bois, le vice-directeur pointe plusieurs obstacles à une digitalisation plus poussée des EMS. Le frein financier, d’abord : les subventions cantonales ne tiennent pas encore compte des coûts liés aux outils numériques, alors même que les exigences en matière de reporting deviennent plus pointues.

S’ajoutent le cadre réglementaire notamment la protection des données et une dimension culturelle : certains soignants craignent de devenir de simples « opérateurs de machine », loin de leur vocation initiale.

Le conseil aux directeurs encore réticents

En conclusion de notre échange, je lui ai demandé ce qu'il dirait à un directeur d'EMS encore réfractaire à la transformation digitale. Sa réponse résume assez bien sa philosophie de gestionnaire :

« Il ne faut pas tourner le dos pour tourner le dos, il faut s'y intéresser un minimum et voir comment ça peut améliorer la vie du résident, mais aussi celle des collaborateurs. La culture découle directement de la direction : c'est à lui de porter l'exemple. »

Un conseil qui vaut aussi pour les équipes les plus réticentes : convaincre par la preuve, en montrant concrètement le temps et la charge de travail qu'un outil permet de récupérer.

Conclusion : une digitalisation au service de l'humain, pas l'inverse

L'expérience de Genghis Gossin illustre une approche pragmatique de la transformation digitale : ni technophobe, ni technophile à tout prix, mais toujours centrée sur un besoin réel du terrain. Dans un secteur où la « Silver economy » multiplie les sollicitations commerciales, sa position est claire — mieux vaut peu d'outils bien choisis que de multiplier les solutions au risque d'alourdir le travail des équipes. Car pour lui, l'objectif final ne change pas : libérer du temps humain pour le consacrer à ce qui compte vraiment, la relation avec le résident.