LES ENFANTS SONT ROIS
DE DELPHINE DE VIGAN
QUAND L’INNOCENCE ET L’INTIME RAPPORTENT GROS SUR LES RÉSEAUX SOCIAUX : ENJEUX ET DÉRIVES DU BUSINESS DES ENFANTS INFLUENCEURS
Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses, mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.
Les enfants sont rois – Delphine de Vigan, 2021
CONTEXTE DE L’OUVRAGE
Les enfants sont rois de Delphine de Vigan est un roman dystopique publié en 2021 qui explore les dérives de l’exposition de la vie familiale et en l’occurrence des enfants sur les réseaux sociaux.
A travers la famille Claux, l’auteur interroge les conséquences psychologiques et morales de cette exposition. Un spectacle numérique où les enfants sont érigés en véritable produit. Et dans cette course effrénée aux « likes », l’innocence et l’intime deviennent des leviers puissants pour toucher le plus grand nombre. De fait, cette fiction ne se contente pas seulement de raconter une histoire. C’est une vraie alerte sur l’usage commercial de l’intimité, sur le pouvoir des plateformes et sur le marketing de l’enfance.
Par ailleurs, à l’heure où la France durcit la réglementation sur « l’influence et la protection numérique des mineurs » ce roman résonne particulièrement avec les débats actuels sur la dépendance au numérique. Et notamment sur le dernier rapport de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs réalisés par le Sénat en septembre 2025.
DELPHINE DE VIGAN,
UNE AUTRICE DU RÉEL
Delphine de Vigan est une autrice française née en mars 1966. Elle connaît son premier grand succès littéraire en 2007 avec No et moi.
Appréciée du public et des critiques pour son style singulier et sa façon d’aborder les sujets de société, elle a continué à gagner en popularité. En outre, depuis ses débuts dans la scène littéraire, Delphine de Vigan s’inspire des épisodes de sa vie pour imaginer ses romans. Voguant toujours entre réalité et fiction, elle fait preuve d’un souci du détail et d’une véritable sensibilité lui permettant de créer des personnages attachants. Parlant de diverses souffrances et maltraitances intimes, ses romans traitent de différents problèmes de société. C’est le cas par exemple de la surexposition numérique, du harcèlement moral au travail dans Les Heures souterraines, ou encore des liens familiaux.
Par ailleurs, dans son dernier roman, « Les enfants sont rois » elle revient sur un thème profondément moderne (les réseaux sociaux, l’influence). En effet, elle ne cherche pas seulement à raconter. L’autrice veut comprendre la réalité contemporaine et y apporter une lecture critique.
Nominée deux fois pour le prix Goncourt et primée à de nombreuses reprises pour divers prix littéraires, elle fait partie aujourd’hui des écrivains français qui réalisent le plus de vente dans le secteur de l’édition.
De plus, certaines de ses œuvres telles que « les enfants sont rois » ou encore « D’après une histoire vraie » ont été adaptées au cinéma et sur des plateformes de streaming comme Disney+.
UN ROMAN ENTRE YOUTUBE,EXPOSTION DES ENFANTS ET DISPARITION
Mélanie Claux, qui a grandi dans le culte de la téléréalité, n’a toujours eu qu’une seule idée en tête : devenir célèbre. Mais son unique apparition à l’écran tourne au fiasco. Quelques années plus tard, mariée et mère de famille, elle décide avec son mari Bruno de créer une chaîne Youtube nommée Happy Récré. Là elle met en scène le quotidien de ses enfants Sammy et Kimmy. Le succès ne se fait pas attendre, et les voilà bientôt suivie par des millions d’abonnés. Un jour pourtant, alors que les enfants font une partie de jeu dans leur résidence, Kimmy, âgée de seulement six ans, disparaît.
Vient alors la rencontre entre Mélanie et la policière Clara Roussel en charge de mener l’enquête sur la disparition de l’enfant. Une disparition qui se révèlera être un enlèvement. À travers son enquête, Clara découvre les dessous d’un monde où l’exploitation et l’exposition accrue des enfants font partie dominante de leur vie.
Au fil du récit, Delphine de Vigan explore ainsi les dérives d’une époque où l’on ne vit que pour être vu. Et offre une plongée glaçante dans un monde où tout s’expose et se vend, jusqu’au bonheur familial.
MON AVIS SUR CE LIVRE
Ce qui m’a frappée presque immédiatement dans Les enfants sont rois, c’est l’étrange familiarité du monde que Delphine de Vigan décrit, avec ce qu’on voit sur les réseaux sociaux. Mais aussi le malaise qu’on peut ressentir face à certains contenus d’influenceurs qui mettent en avant leur famille.
En effet, dès les premières pages, l’enfance n’est plus présentée comme un espace protégé, mais comme une vitrine. Les enfants sont filmés, observés, suivis, au nom du divertissement. Et dans cette exposition tout semble consenti, presque joyeux, alors que qu’en vérité, ces enfants ne décident de rien. Ils ne sont en réalité qu’à la merci de parents souhaitant tout monétiser (coulisses de la maternité, la rentrée de la petite dernière).
Et j’ai vraiment apprécié le fait que l’auteur s’enquière de cette réalité, en mettant en lumière la responsabilité de la société en général. Et plus particulièrement celle des parents, qui projettent leurs désirs de reconnaissance à travers leurs enfants.
Une situation commune à beaucoup d’influenceurs sur YouTube, Instagram ou TikTok. Et à certaines célébrités, comme Kim Kardashian, qui en monétisant sans cesse l’image de ses enfants les prive d’une vie normale. Ce qui peut avoir des conséquences importantes sur leur développement.
On observe d’ailleurs plusieurs débordements sur les vidéos de sa plus grande fille. En effet, a force d’être surexposer elle vient à développer des comportements qui interpellent.
Ce livre m’a ainsi permis de comprendre un peu plus qu’au-delà des plateformes, des parents, nous avons aussi notre rôle à jouer. Un article de Madame figaro s’interrogeait d’ailleurs sur le cadre légal de ce genre de phénomène.
UNE FICTION EN RÉSONNANCE AVEC LA LOI SUR L’INFLUENCE
En lisant ce livre, je n’ai pas non plus pu m’empêcher de penser aux débats qui ont émergé en France autour des enfants influenceurs. En effet, le roman fait échos avec la loi n° 2020‑1266 sur l’influence adoptée en 2020, qui reconnaissait enfin ces enfants comme des travailleurs. Elle prévoit ainsi : qu’un enfant doit être légalement “employé” pour apparaître dans des contenus monétisés. Ses revenus doivent aussi être bloqués jusqu’à sa majorité. Un droit à l’oubli numérique doit aussi existé.
La loi de 2023, est en outre, venue renforcer les obligations et la transparence dans le secteur de l’influence .
Si ces lois ont vu le jour, ce n’est pas par hasard. Elles répondent à un phénomène bien réel, dont s’est emparé Delphine de Vigan très tôt.
En effet, en France, selon des chiffres du ministère 53% des parents ont déjà publié des photos ou des vidéos de leur enfant sur internet. Et selon une autre étude, la France comptait 3 875 parents influenceurs, dont une large part publiait des contenus impliquant leurs enfants. 14 milliards, c’était le nombre d’impressions générés par ces publications. Soit une hausse de près de 23 % par rapport à 2021.
Cela illustre à quel point l’exposition des enfants est devenue une pratique banale. En résumé, ce livre m’a permis de comprendre pourquoi notre société a fini par légiférer. Mais une limite est à noter. En effet, même si la loi peut encadrer, elle ne peut pas réparer une enfance déjà exposée.
UN LIVRE PLUS QUE D’ACTUALITÉ: LA COMMISSION TIK TOK
Voir l’actualité autour de la commission d’enquête de tik tok m’a replongé dans ce roman. Cette commission avait pour objectif d’étudier les effets de Tik tok sur les mineurs. Et par dessus tout, l’exposition des enfants, la protection de leur image et la conformité des contenus avec la loi. Les parlementaires avaient notamment interrogé Julien et Manon Tanti, deux influenceurs français dont les enfants apparaissent régulièrement dans leurs vidéos.
J’ai trouvé frappant que la fiction devienne réalité, avec des personnalités comme Manon et Julien Tanti, convoqués pour expliquer l’exposition de leurs enfants.
Ce couple d’influenceurs français très suivis rappelle, d’une certaine façon, le couple Claux dans Les enfants sont rois.
LE NOM TANTI EST REMONTÉ PARCE QUE LE COUPLE EXPOSE LEURS ENFANTS. ET DONC CETTE EXPOSITION PEUT POSER QUESTION PARCE QU’ELLE PORTE ATTEINTE À L’IMAGE DES ENFANTS .
– Arthur Delaporte Président de la commission TIK TOK
Cette interpellation illustre parfaitement ce que Delphine de Vigan met en scène dans son roman. C’est à dire la surexposition des enfants, la marchandisation implicite de leur image et la banalisation de ces pratiques.
Et surtout même lorsque des règles existent, elles ne suffisent pas à les protéger totalement.
RÉFLEXION SUR LE MARKETING ET LE STORYTELLING FAMILIAL
Ce roman m’a également fait profondément réfléchir sur ce que j’appelle le “storytelling familial”. Dans certaines familles d’influenceurs, chaque geste, chaque sourire, chaque moment de vie est pensé comme un contenu à partager. La rentrée des enfants, un anniversaire, une sortie familiale deviennent autant d’épisodes scénarisés, pour attirer l’attention et générer des interactions.
Ainsi, les enfants, malgré leur innocence, deviennent des vecteurs de visibilité et parfois de revenus.
Je me suis ainsi demandée à plusieurs reprises si ces parents-influenceurs étaient avant tout des personnes authentiques, cherchant à partager leur quotidien sans mesurer les conséquences ?
Des entrepreneurs qui transforment leurs enfants en marque, ou tout simplement des manipulateurs ?
Enfin, ce roman m’a aussi ouvert les yeux sur le rôle des plateformes. Jusqu’où tolèrent elles cette exposition d’enfants ? Et quelles limites imposent elles réellement, pour protéger leur vie privée ?
CONCLUSION
En somme, Les enfants sont rois ne se limite pas à une simple fiction. C’est un véritable miroir de notre époque numérique, où la liberté de partager se heurte à la responsabilité de protéger. À travers le regard critique de Delphine de Vigan, le roman montre comment l’intimité des enfants peut être transformée en contenu.
Il met aussi en lumière la manière dont le marketing et le storytelling familial s’immiscent dans la vie réelle, et les questions éthiques que cela soulève.
En tant que jeune professionnel, ce livre m’a rappelé que chaque geste en ligne implique un choix, et que la responsabilité numérique est autant individuelle que collective. En ce sens, Les enfants sont rois devient plus qu’une histoire, c’est un véritable cas d’étude. Une invitation à réfléchir sur nos pratiques, nos usages et les limites que nous devons poser pour protéger ceux qui sont les plus vulnérables.
SOURCES
- Les enfants sont rois – Delphine de Vigan
- Rapport de la commission d’enquête sur Tik Tok
- Adaptation au cinéma du livre les enfants sont rois
- Interview de Delphine de Vigan sur le dangers des enfants influenceurs
- Protéger les enfants influenceurs – décryptage de la loi sur l’influence
- Enfants sous influence, surexposés au nom du like : les dérives des familles influenceuses
- Enfants influencés ou influenceurs, les dérives du Kidfluencing