Participants : Johanne SOULOUCK et Nicolas Decloux
Date : Jeudi 18 décembre 2025
Durée : 23 minutes
Capture d’écran prise lors de notre call le jeudi 18 décembre 2025
Johanne SOULOUCK : Bonjour Nicolas, Tout d’abord, je te remercie d’avoir accepté cet entretien. Il porte sur mon sujet de thèse concernant la gestion de la data des assurés dans le secteur des assurances en France. Je te partage mon écran pour que tu puisses suivre simultanément.
Ma problématique est la suivante : « Comment améliorer la collecte, le traitement, l’exploitation et la protection de la data des assurés dans le secteur des assurances en France face aux opportunités et risques de l’Intelligence Artificielle ? »
Cette problématique part d’un constat : les secteurs comme la banque, l’assurance et les mutuelles sont des secteurs où les sujets portant sur la data restent très intériorisés. Ces informations ne sont pas divulguées facilement car elles sont privées et personnelles. Aujourd’hui, je souhaite aborder ce processus avec toi à travers cinq questions principales.
Johanne SOULOUCK : Qu’est-ce que tu penses de l’Intelligence Artificielle ? Et comment la définis-tu ?
Nicolas DECLOUX : Ma définition, celle à laquelle j’adhère complètement, c’est que je vois l’Intelligence Artificielle comme un allié. Pour moi, c’est avant tout un accélérateur de la performance.
Une fois que j’ai dit cela, il faut préciser ce que j’entends par là. C’est un outil qui permet de travailler plus vite, qui permet de libérer du temps pour se concentrer sur l’essentiel. On gagne du temps sur le non-essentiel et quand je dis « non-essentiel », ce n’est pas péjoratif mais c’est vraiment un accélérateur de la performance pour qu’on puisse se focaliser là où on apporte le plus de valeur ajoutée.
Beaucoup de personnes sont prudentes, inquiètes, voire méfiantes vis-à-vis de l’Intelligence Artificielle. Moi, je suis plutôt de ceux qui ont un regard bienveillant en considérant que cela peut être un véritable allié.
Attention toutefois : quand je dis « allié », je pense également à un « challenger ». Il ne faut surtout pas que l’IA nous remplace. Il ne faut pas qu’elle empêche notre propre réflexion. Il est important d’avoir ses propres idées, de se challenger éventuellement avec l’IA, d’aller chercher des aides ou des accélérations, mais pour moi, c’est vraiment un plus.
Johanne SOULOUCK : Donc si je comprends bien, l’IA devrait être perçue comme une aide à l’Homme, mais pas comme un substitut ?
Nicolas DECLOUX : Tout à fait, c’est exactement ça.
Johanne SOULOUCK : Est-ce pertinent d’intégrer l’IA pour faciliter le traitement de la data des assurés dans le secteur des assurances en France, compte tenu des valeurs que nous portons ?
Johanne SOULOUCK : Je veux dire avec les valeurs que nous portons au sein du groupe Vyv et plus précisément Vyv Conseil, est-ce qu’il est pertinent d’intégrer l’Intelligence Artificielle pour faciliter le traitement de notre data, notamment celle de nos assurés et clients dans le secteur des assurances en France ?
Nicolas DECLOUX : Je vais répondre de manière macro pour ensuite descendre au niveau micro.
Oui, l’Intelligence Artificielle est un excellent outil pour exploiter la data dans le secteur assurantiel. Et quand je dis « exploiter », je veux dire mieux connaître notre client, notre assuré. C’est aussi faire du prédictif grâce à l’IA : catégoriser, définir des besoins, mieux connaître les assurés au travers de leurs comportements, de leur sinistralité au sens large. C’est un moyen, sans doute un outil de prédictivité et de prédiction.
Maintenant, il faut apporter une nuance importante. Le groupe Vyv est un groupe mutualiste, c’est une certitude. Vyv Conseil fait partie du groupe Vyv en tant que cabinet de courtage d’assurance, c’est également une certitude.
La nuance, c’est que Vyv Conseil est un cabinet de courtage et n’a donc pas de relation directe avec les adhérents mutualistes. Nous sommes plutôt un courtier qui propose des solutions d’assurance complémentaires que les maisons mutualistes peuvent proposer à leurs adhérents.
Johanne SOULOUCK : Mais aujourd’hui, on collecte bien de la donnée sur notre site internet ?
Nicolas DECLOUX : Tout à fait. Je faisais simplement une distinction entre la notion d’adhérent mutualiste et d’assuré/client. La notion d’adhérent mutualiste concerne les mutuelles qui les gèrent, et Vyv Conseil n’intervient en rien dans cette gestion.
En revanche, effectivement, Vyv Conseil, en qualité de courtier d’assurance, exploite de la donnée au travers de ses fichiers clients et fichiers prospects dans le secteur des assurances. Nous appliquons évidemment tout ce qui relève de la protection des données, du RGPD et autres normes et règles européennes.
Et c’est là qu’intervient une question cruciale avec l’Intelligence Artificielle : si tant est qu’on maîtrise bien sa sécurité. Il faut s’assurer qu’elle ne nous fasse pas fuiter des données. C’est très important car l’IA est avant tout numérique, son carburant c’est le digital. On sait qu’il faut vraiment beaucoup de pare-feu, beaucoup de sécurité pour protéger ces données sensibles d’assurés.
Si on a résolu la protection, si on a bien conscience que Vyv Conseil a une base client et une base prospect dans le secteur des assurances, alors oui, l’Intelligence Artificielle est un outil qui peut être utile dans cette exploitation, dans la connaissance de nos clients assurés, et aussi pour pouvoir adapter nos offres d’assurance à nos futurs clients et prospects.
Johanne SOULOUCK : Donc tu es d’accord que c’est pertinent pour nous d’intégrer l’IA dans notre processus de traitement de données d’assurés ?
Nicolas DECLOUX : Oui, mais je nuance. C’est le « oui » de quelqu’un qui a une connaissance, mais je ne prétends pas connaître toutes les capacités de l’Intelligence Artificielle pour répondre à ce besoin, au-delà de la littérature que j’ai pu lire.
Ce que je sais, c’est qu’il y a des postes comme data analyste qui aujourd’hui travaillent beaucoup avec l’IA pour automatiser des processus, automatiser des analyses de données d’assurés. La finalité, c’est vraiment de capter la donnée fiable et de pouvoir la gérer, la faire parler, indépendamment de la collecte pure et de faire tourner des fichiers Excel avec le risque d’erreur que cela engendre.
En revanche, j’ai une expression que j’aime bien : « La confiance n’exclut pas le contrôle.« On ne peut pas tout confier à l’IA. Il faut qu’il y ait aussi du contrôle par rapport à ce qu’elle peut nous donner comme information. On ne peut pas compter uniquement sur ce qu’elle va nous fournir car on a quand même besoin de vérifier sa fiabilité.
On a constaté à petit niveau, je ne suis pas le DSI d’une grande multinationale mais on a constaté que souvent l’IA générative ne dit pas que des vérités. Même en 2025, on voit qu’il y a déjà des modèles qu’il faut contrôler et challenger.
Johanne SOULOUCK : Tout à fait. Par exemple, avec des outils comme ChatGPT en version standard, lorsqu’il ne trouve pas une réponse, il te génère une réponse. Il est incapable de te dire « je n’ai pas trouvé la réponse ». En revanche, des outils comme Gemini, Claude ou Mistral IA vont te dire clairement qu’ils n’ont pas trouvé la réponse. ChatGPT va générer une réponse et l’écrire d’une certaine manière pour que tu croies qu’elle est pertinente. C’est lorsque tu lui demandes des sources que tu te rends compte que c’est une réponse générée artificiellement.
Johanne SOULOUCK : Avec tous les risques que nous avons énoncés précédemment, mais aussi en incluant les opportunités que présente l’Intelligence Artificielle, penses-tu qu’à la longue, elle peut s’inscrire comme une avancée dans le secteur des assurances en France, qu’il soit mutualiste ou assurantiel traditionnel ?
Nicolas DECLOUX : Oui, absolument.
Je reste vraiment sur le prisme de l’analyse des données. Aujourd’hui, les groupes mutualistes, les compagnies d’assurance ou les cabinets de courtage ont des centaines de milliers de données d’assurés, donc des très grosses bases. C’est là où c’est important d’avoir des outils comme l’Intelligence Artificielle qui permettent effectivement de les brasser, de les faire tourner, de les analyser efficacement, et dans un délai assez court.
Je reviens vraiment sur ce rôle de data analyste : remonter rapidement des indicateurs de pilotage ou d’aide à la décision qui sont pertinents. Donc oui, la réponse est oui.
Je pense qu’il y a beaucoup de domaines concernés, mais le domaine de l’assurance santé ou l’assurance IARD est effectivement en première ligne par rapport à une attente liée à l’apport d’une Intelligence Artificielle prédictive dans la gestion de la data des assurés.
Johanne SOULOUCK : Je voudrais revenir sur un point important. Nous sommes dans un secteur qui, particulièrement dans le mutualisme, promeut des valeurs humaines : l’humain, la connexion personnelle, la solidarité. Par exemple, j’étais à la permanence à Créteil et une dame voulait prendre un rendez-vous en ligne mais a totalement refusé par la suite car elle voulait un contact humain.
Avec les valeurs que nous portons dans le secteur assurantiel, qui prônent surtout le contact humain, la capacité de parler et convaincre personnellement, est-ce que l’IA ne vient pas éteindre un peu ou mettre de côté ces valeurs si on les inclut pour la suite ?
Nicolas DECLOUX : Pour moi, une IA ne doit pas remplacer l’humain dans la relation avec l’assuré, car là on déshumanise complètement la relation. Comme tu le disais, beaucoup de gens recherchent ce côté humain. Il y a une sensibilité, il y a un affect qui est aussi moteur dans le choix de l’accompagnement en assurance.
Donc non, pour moi, l’IA c’est vraiment un outil d’aide. Je reviens sur ma première définition : c’est un accélérateur, c’est ce qui va me permettre d’aller plus vite dans le traitement de la data, d’aller mieux dans l’analyse des besoins des assurés. Mais ça ne doit pas remplacer l’humain dans la relation client. Il y a ce côté affect qui est important dans le secteur des assurances.
Johanne SOULOUCK : Puisque tu as répondu que cela peut être une avancée pour notre secteur, peux-tu illustrer cela avec un exemple concret ? Et quels sont les points de vigilance à prendre en compte ?
Nicolas DECLOUX : Le point de vigilance, et je te l’avais déjà fait remarquer : il ne faut pas que l’IA remplace ta spontanéité et ta propre réflexion.
On ne peut pas prompter chaque pas de sa vie. Il faut d’abord réfléchir, à la limite se challenger avec l’IA si on a un doute ou si on pense ne pas être allé assez loin dans sa réflexion. Mais il ne faut pas perdre ce côté spontané et de propre réflexion.
Pour moi, le risque majeur, c’est que les cerveaux deviennent des machines à prompt.
Tu sais, on en avait déjà parlé au début quand tu es arrivée. Pour moi, le vrai risque, c’est que votre génération devienne des « prompteurs.
Nicolas DECLOUX : Et qu’est-ce que ça éveille en toi, Johanne, quand je te dis ça ?
Johanne SOULOUCK : Ça me fait rire parce que c’est dit tellement cash. Quand tu t’arrimes aux nouvelles technologies, aux technologies d’actualité, je crois que tu arrêtes de percevoir l’aspect négatif. Là, en écrivant ma thèse, je finis par voir aussi comment les autres perçoivent cela.
Pour moi, l’Intelligence Artificielle… nous avons tous les outils pour travailler avec l’IA, d’ailleurs c’est obligatoire chez nous. Mais ça me permet aussi de voir qu’effectivement, il y a quelque chose de très nocif dans cette dépendance. Et quand tu dis qu’il ne faut pas qu’on devienne des « prompteurs », ça me fait rire parce que c’est vrai, c’est réel.
Nicolas DECLOUX : Oui, mais même si c’est rigolo, imagine demain tu es sur une île déserte, tu dois prendre une décision et tu n’as pas d’ordinateur. À force d’être habitué à prompter, si tu ne peux plus prompter, comment fais-tu pour exercer ton libre arbitre ? C’est là le problème.
Johanne SOULOUCK : Le libre arbitre, oui, je note ça. Donc il y a aussi cette notion que l’IA peut tuer ton libre arbitre, ton génie créatif.
Nicolas DECLOUX : Exactement. « Génie » est peut-être un grand mot, mais c’est l’idée. Pour te donner un exemple : je ne suis pas de votre génération, mais je m’intéresse à l’IA, notamment l’IA générative et l’IA marketing, tout ce qui va alimenter mon quotidien professionnel. J’utilise très peu l’IA pour mon quotidien personnel.
Ma méthode est la suivante, je soumets mon projet à l’IA, je ne lui demande pas de créer un projet. Je lui présente ce que j’ai déjà élaboré, puis j’observe comment elle l’exploite et ce qu’elle propose. Ensuite, j’analyse les écarts entre ma proposition et la sienne. Ce sont souvent des écarts de forme plutôt que de fond.
Johanne SOULOUCK : Des écarts de forme ?
Nicolas DECLOUX : Oui, plus de forme que de fond. C’est-à-dire que le contenu, les idées principales restent similaires, mais c’est la façon de les présenter qui diffère.
Johanne SOULOUCK : J’ai noté tout cela et j’apprécie beaucoup l’orientation de notre échange. Tes réponses me permettent de nuancer mon travail de thèse et me donnent de nombreux arguments pour illustrer mon propos. As-tu quelque chose à ajouter pour clôturer cet entretien ?
Nicolas DECLOUX : Pour la synthèse je dirais qu’il faut que l’IA soit positionnée comme un allié, un outil positif.
Pour moi, l’IA dans le domaine médical représente une véritable révolution avec de nombreux avantages. Il faut l’accueillir, l’accompagner et la dompter. L’essentiel est de savoir l’utiliser à bon escient.
Johanne SOULOUCK : Je te remercie infiniment, Nicolas, pour le temps que tu m’as accordé et pour la richesse de tes réponses. Ton expertise et ta vision nuancée de l’Intelligence Artificielle dans notre secteur m’ont apporté des perspectives essentielles pour ma thèse.
Tes concepts « d’accélérateur de la performance », de « l’importance de ne pas devenir des « prompteurs », et de « la nécessité de préserver le libre arbitre et la dimension humaine » dans nos interactions constituent des piliers fondamentaux pour ma réflexion.
Ta distinction claire entre l’IA comme outil d’aide plutôt que comme substitut à l’humain, particulièrement dans un secteur mutualiste ancré dans des valeurs humanistes, m’aide considérablement à structurer ma problématique.
Merci également d’avoir souligné l’importance du contrôle et de la vigilance quant à la fiabilité des résultats générés par l’IA. Cette approche critique et équilibrée enrichit considérablement mon travail.
Je te souhaite une excellente journée et je te partagerai les résultats finaux de ma recherche.
Nicolas DECLOUX : Ok ça marche Johanne ! Bon courage.