Michel Serres et le digital : pourquoi « Petite Poucette » explique notre époque

On parle beaucoup de technologies et de réseaux sociaux mais on oublie souvent l’essentiel : comment le digital nous change-t-il, nous, les humains ? En cherchant des clés pour comprendre notre quotidien face aux écrans, je suis tombée sur le livre de Michel Serres, nommé « Petite Poucette », publié en 2012.

Quatorze ans après sa sortie, ce livre reste une référence pour comprendre le monde actuel.

Michel Serres, le philosophe qui aimait la jeunesse

Michel Serres (1930-2019) a construit cette oeuvre en s’appuyant sur un parcours atypique. Voici les étapes clés qui ont forgé sa pensée :

 

  • Une double formation d’excellence : Reçu à l’école navale puis à l’école normale supérieure, il a cumulé une culture scientifique et littéraire. Professeur de philosophie et docteur en lettres, il a dédié sa carrière à relier ces deux univers.
  • Un témoin de la Silicon Valley : Professeur à l’université de Stanford à partir des années 1980, il a observé de très près l’émergence des géants du numérique en Californie. Il a compris la révolution digitale bien avant qu’elle ne devienne importante en Europe.
     
  • La reconnaissance académique : Élu à l’Académie française en 1990, il est devenu une figure publique majeure, appréciée pour sa capacité à rendre la philosophie claire et accessible au plus grand nombre.

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Là où beaucoup de penseurs de sa génération critiquaient la perte de concentration ou la « bêtise » des jeunes sur Internet, il a choisi de les observer sans jugement. Pour lui, nous ne sommes pas face à une simple mode mais devant une mutation profonde de l’humain.

« Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui nous sépare des années 1970.

Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. »

Michel Serres, Petite Poucette

Plus qu’un livre, une nouvelle lecture de l’histoire

Pour situer l’ouvrage, Michel Serres nous rappelle que l’humanité a déjà vécu deux énormes révolutions :

    • L’invention de l’écriture qui a libéré la mémoire orale.
    • L’invention de l’imprimerie qui a permis de diffuser le savoir.

    Le numérique est la troisième révolution. Ce que nous vivons aujourd’hui est aussi puissant que le passage du manuscrit au livre papier. Nos cadres de vie (travail, école, politique) sont dépassés parce qu’ils ont été conçus pour un monde qui n’existe plus. Ce n’est pas une crise passagère, c’est un changement d’ère.

    « Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et de connaître… »

    Michel Serres, Petite Poucette

    Les points saillants : qui est vraiment Petite Poucette ?

    Pourquoi ce nom ?

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    Michel Serres a baptisé cette nouvelle génération « Petite Poucette » en hommage à la facilité avec laquelle nous utilisons nos pouces pour envoyer des messages et naviguer sur le web. Pour la première fois, c’est l’humain qui tient le monde au bout de ses doigts.

    « Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de « dactylo ». »

    Michel Serres, Petite Poucette

    La métaphore de la « tête coupée »

    C’est l’image la plus forte du livre. Serres évoque la légende de Saint Denis qui portait sa tête entre ses mains. Pour lui, notre smartphone est une tête externalisée.

    Le savoir n’est plus seulement dans notre cerveau, il est là, dans l’objet que nous tenons. Est-ce un drame ? Au contraire ! Libéré de la contrainte de stocker des tonnes d’informations, notre cerveau devient disponible pour autre chose : l’imagination et la créativité. C’est ce qu’il appelait l’obligation de devenir intelligent.

    La fin des distances

    Avec le numérique, les lieux changent de fonction. On n’a plus besoin d’être physiquement dans un amphithéâtre pour apprendre, ni dans un bureau pour travailler. Cette nouvelle liberté transforme radicalement notre rapport à l’autorité : le savoir n’est plus le privilège de ceux qui détiennent une place spécifique.

    Une vision qui s’étend aujourd’hui à l’IA

    Bien que Michel Serres ait écrit ce texte avant l’explosion de l’intelligence artificielle, ses propos semblent aujourd’hui encore plus pertinents. Si le smartphone a externalisé notre mémoire, l’IA externalise désormais une partie de notre capacité de synthèse et de rédaction.

    À l’ère de l’IA, le message de Serres devient un défi : puisque la machine peut désormais traiter l’information à notre place, notre valeur réside plus que jamais dans notre intuition, notre esprit critique et notre capacité à créer des liens entre les idées.

    Mon avis : un livre qui change de perspective

    Ce qui frappe en lisant « Petite Poucette », c’est son optimisme. À l’heure où l’on souligne surtout les dangers du numérique (addiction, isolement…), Michel Serres nous rappelle que cette transformation est aussi une opportunité historique de réinventer notre manière de vivre ensemble.

    En résumé, ce livre est une lecture nécessaire pour quiconque souhaite prendre du recul. Il nous aide à comprendre que nous ne sommes pas en train de nous perdre mais de nous transformer.